Un an après, omerta et impunité à la Faculté de droit de Montpellier

Près d’un an s’est écoulé depuis la nuit du 21 au 22 mars 2018, durant laquelle un groupe armé s’est introduit dans la faculté de droit de Montpellier afin d’y déloger violemment des étudiants grévistes. En février 2019, l’enquête disciplinaire a rendu son verdict : l’ancien doyen Philippe Petel est interdit d’enseigner pendant cinq ans, le professeur, Jean-Luc Coronel de Boissezon est radié. Mais côté pénal, l’enquête se fait longue. De plus, certains membres de la faculté dénoncent une ambiance délétère et une institution minée par l’omerta.

« Mes amis juristes qui n’enseignent pas à Montpellier me demandent encore des explications sur cette nuit du 22 mars. Ce n’est jamais reluisant de devoir certifier ne pas être adhérent du Rassemblement national », raconte Catherine Ribot, professeure de droit de l’environnement à l’université de Montpellier. Au sein de l’établissement, personne n’a oublié ces scènes de violences invraisemblables immortalisées par les téléphones portables des étudiants présents ce soir-là. Une dizaine de personnes cagoulées et armées de planches de bois ont semé la terreur et agressé physiquement des étudiants grévistes, provoquant la satisfaction du doyen et les applaudissements du personnel. Mais comment une telle scène a-t-elle bien pu se dérouler dans une université aussi prestigieuse ? L’enquête peine toujours à le dire. « Ce n’est pas forcément justifié mais à l’extérieur comme à l’intérieur, on s’interroge, poursuit la juriste. Ce qu’il s’est passé est pourtant assez simple : il y a des témoins, des vidéos, les faits se sont déroulés à quelques mètres de la préfecture… Pourquoi est-ce réglé en deux mois avec le moindre petit délinquant et à la faculté de droit, un an plus tard, toujours rien ? »

Jean-Louis Demerssman, avocat des victimes, ne cache pas son exaspération. Aujourd’hui encore, il n’a pas accès à l’intégralité du dossier et certains de ses clients n’ont toujours pas été entendus. « Ces lenteurs donnent l’impression aux victimes que le procureur n’est pas de leur côté. Dans ce dossier, notre version est souvent remise en cause et j’ai la désagréable impression d’être le vilain petit canard. » Le magistrat va même plus loin : « Forcément, je n’ai pas 50 professeurs de droit de mon côté ! » L’avocat fait référence à un projet de tribune – celle-ci n’ayant pas été publiée dans un quotidien national comme un temps espéré – qui a circulé, après les démissions de Philippe Petel et Jean-Luc Coronel de Boissezon, dans laquelle plusieurs professeurs soutenaient leurs collègues écartés. « Le décalage entre ce réflexe corporatiste et la réalité des faits est impressionnant », s’insurge Jean-louis Demerssman.

Un sentiment d’impunité

Douze mois plus tard, dans le milieu universitaire, l’idée que Philippe Petel et Jean-Luc Coronel de Boissezon soient injustement sanctionnés est toujours vivace. Le 13 février 2019, le professeur Pierre Mousseron envoie un appel à signature par mail, qu’il veut « le moins polémique possible », à ses collègues en vue d’une prochaine réunion du conseil de la faculté. Le courrier indique que, « dans une démarche d’apaisement », les potentiels signataires « appellent à une réduction substantielle des sanctions. » Une prise de position qui dérange ceux qui ne sont pas sur cette ligne. « Il y a, au sein de la faculté, une atmosphère qui pue, très malsaine. Un sentiment d’impunité règne », résume un professeur de droit public préférant rester anonyme.
Et gare à ceux qui s’exprimeraient publiquement pour que toute la lumière soit faite. Hugo*, étudiant en droit, témoigne d’une ambiance pesante sur les étudiants minoritaires qui ont, comme lui, dénoncé les actes des professeurs et indiqué que d’autres personnes, encore en poste aujourd’hui, seraient impliquées. « Un professeur m’a, par exemple, interpelé en me lançant : « Attention, il y a des sélections en master bientôt ! » À partir de la réouverture de l’université, deux semaines après l’agression, c’était une chasse aux sorcières. » L’étudiant indique aussi avoir été traité de « traitre »  dans les couloirs par ses camarades. Des pressions et un malaise que confirme le syndicaliste SUD Denis Orcel : « Plusieurs étudiants, mais aussi du personnel, sont venus me voir pour dénoncer une ambiance délétère. Ils ne veulent pas s’exprimer publiquement car ils craignent pour la poursuite de leurs études ou leur poste. C’est le règne de la terreur qui fonctionne. »

Rompre l’omerta

À la réouverture de la faculté, le 4 avril 2018, l’administrateur provisoire, Bruno Fabre, demande aux contractuels, enseignants, chercheurs, ingénieurs et personnels administratifs de faire preuve de « discrétion en limitant les échanges sur les réseaux sociaux et en n’accordant pas d’interview. » Tous ne respectent pas l’injonction. Certains s’expriment dans les médias. Ils en payeront le prix. « Du jour au lendemain, je n’ai plus eu accès à la faculté et j’ai été radié de thèse.fr », témoigne un doctorant qui ne veut plus voir son nom apparaître dans la presse. En réaction, l’étudiant réclame un rendez-vous avec son directeur de thèse, qui ne lui accordera que trois semaines plus tard. Un délai qui le fera quitter l’établissement et s’installer dans une autre ville. « Je n’étais pas soutenu par mes professeurs, au contraire. J’ai cherché à rompre l’omerta en m’exprimant publiquement et de leur côté, ils ont tenté de me briser scientifiquement. » Il n’est pas le seul à estimer que sa vie a été bouleversée après avoir pris position à visage découvert. Une doctorante, réputée brillante élève, déclare s’être vu retirer l’autorisation de publication de sa thèse ainsi que les félicitations du jury. Aujourd’hui encore, tous deux craignent d’être « grillés » et de passer à côté d’opportunités professionnelles.
De son coté, un agent de la sécurité s’est vu interdire par son supérieur de parler à un autre doctorant qui cherchait à rassembler le plus d’informations possibles sur l’affaire. « Dès que je lui parlais, je voyais mes collègues s’agiter, jusqu’à ce qu’on me demande de ne plus le voir. » À plusieurs reprises, il fera part de son malaise et de la conviction qu’il  avait de travailler avec des personnes impliquées. L’homme sera muté dans une autre faculté. Après avoir pensé à démissionner, très fragilisé psychologiquement, il finira par accepter le poste. Il dit aujourd’hui ne pas avoir supporté « d’être assimilé à des fachos ».

15 noms confiés au président Augé

Tous ceux qui s’estiment victimes d’intimidation partagent la même conviction : Philippe Petel et Jean-Luc Coronnel de Boissezon ne sont pas les seuls membres de la faculté qui étaient informés qu’un groupe viendrait déloger les étudiants. « Lors d’un conseil de discipline, organisé peu après les faits, on a confié au président de l’université, Philippe Augé, une liste de 15 noms au sujet desquels on émettait des doutes quant à leur implication afin d’ouvrir une enquête disciplinaire, raconte Denis Orcel. Pour une raison simple : sur les vidéos qui ont circulé, on les voit faciliter l’entrée des agresseurs ou encore applaudir. »
Philippe Augé choisira finalement de ne mettre que deux personnes sur le carreau, ce qui questionne le syndicaliste. « Pourquoi ne pas vouloir définir clairement les responsabilités : présents actifs, présents passifs, simple agent de sécurité a qui on a donné un ordre… Cela permet aussi d’innocenter des noms qui reviennent régulièrement et cela évite une ambiance délétère. » Pourquoi Philippe Augé refuse-t-il d’élargir l’enquête interne ? « C’est la grande inconnue », conclut le syndicaliste qui compte, avec d’autres organisations, saisir le rectorat prochainement.
Pour l’instant, un an après les faits, Philippe Petel et Jean-Luc Coronel de Boissezon sont mis en examen. Le premier pour complicité d’intrusion et le second pour complicité d’intrusion et violences en récidive, en raison d’une condamnation datant de 2013. Cinq autres personnes sont également mises en examen, dont la femme de Jean-Luc Coronnel de Boissezon et Martial Roudier, membre de la Ligue du midi.
Autre inconnue : les mesures prises par l’université pour éviter la survenance de nouveaux faits de cette gravité. Un dispositif de sécurité particulier a-t-il été mis en place après l’agression et si oui, pendant combien de temps ? Contactée, Mireille Labrousse, directrice administrative de la faculté de droit, a indiqué au d’Oc ne pas vouloir répondre à cette question.

Pour ne rien arranger au malaise ambiant, certains élèves ont relevé la présence de membres de groupuscules d’extrême-droite dans les rangs des manifestations étudiantes contre la fermeture de la fac après les violences. Johan Tessier, leader de Génération identitaire à Montpellier, apparaît sur des photos au côté des étudiants de la faculté de droit, tout comme Martial Roudier. « Il nous prenait en photo, un par un », témoigne Azad* présent sur les lieux. Une technique souvent utilisée par les membres de la ligue. « J’ai mal dormi pendant des mois, s’insurge l’étudiant en droit. Ce n’est pas très agréable d’être fiché par des mecs comme Martial Roudier, déjà condamné pour avoir poignardé un adolescent. »
Pour ne pas oublier ces faits, étudiants et syndicats ont choisi de se mobiliser, le 22 mars 2019, à midi, soit un an après les faits, pour manifester devant le bâtiment 1 de la faculté de droit et science politique. Organisé par le collectif du 22 mars : ni oubli, ni pardon, le rassemblement vise à ce que « les victimes soient entendues » et « que justice soit faite ».
Annabelle Perrin
Photos : Le d’Oc

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