« Le moment est opportun pour
les jeunes médias indépendants d’investigation locale »

Pauline Amiel est maître de conférences à l’école de journalisme et de communication d’Aix-Marseille. Docteur en sciences de l’information et de la communication, cette ancienne journaliste concentre ses travaux de recherche universitaire sur la presse locale. Elle était l’invitée du d’Oc, mercredi 20 février, pour une table ronde consacrée à la démocratie locale et l’investigation journalistique en région. Entretien.  

 

Pour quelles raisons vous intéressez-vous à l’identité professionnelle des journalistes localiers ?

J’étais journaliste pour la presse quotidienne régionale (PQR), puis pigiste pour la presse nationale. Mais il y avait plein de questions sur ce métier auxquelles je n’avais pas de réponse. J’ai voulu comprendre pourquoi il y avait autant de mal-être professionnel chez les journalistes qui travaillent en agence locale alors que les grands groupes de la PQR sont souvent en situation de monopole sur leur territoire. Je pense d’ailleurs qu’il faut distinguer le journaliste localier d’un autre journaliste car il existe de réelles particularités comme l’attachement à son environnement, ses acteurs, la proximité avec ses lecteurs…

 

Quelles conséquences peut avoir le monopole d’un groupe comme La Dépêche dans la région Occitanie ?

On ne peut pas les mesurer toutes mais elles sont assez nombreuses. Certes, il y a plusieurs titres mais qui appartiennent au même groupe (Le groupe possède 10 journaux dont La Dépêche du midi, Midi Libre, L’indépendant. Il détient également 34% des parts de l’hebdomadaire La gazette de Montpellier, ndlr). C’est le groupe d’un homme politique, Jean-Michel Baylet, associé à un parti politique (Parti radical de gauche, ndlr). C’est intégré dans la ligne éditoriale et dans la couverture de l’actualité politique. Il est donc difficile de parler d’une information objective ou au minimum équilibrée.

D’autre part, il existe plusieurs études, un peu partout dans le monde, qui démontrent que les journaux en situation de concurrence produisent une information de meilleure qualité que ceux qui se trouvent en situation de monopole. Puis, il y a une proximité très forte avec les différentes institutions politiques et économiques du territoire. Il existe une pression importante sur les journalistes. Au XXIe siècle, on peut aussi se demander si instaurer une dynastie familiale à la tête d’un groupe de presse est pertinent. D’autre part, j’ai recueilli plusieurs témoignages qui indiquent que La Dépêche nuirait volontairement à l’émergence de nouveaux médias, même sur Internet.

 

Pourquoi l’investigation journalistique est-elle régulièrement absente de la presse quotidienne régionale ?

Ce n’est vraiment pas son cœur de métier. Dès l’origine, elle fonde son travail sur la proximité avec le politique et se développe sur des informations très pratiques, de proximité. On pouvait y trouver le cours du maïs ou les annonces des prochaines foires aux grains par exemple. De plus, l’investigation n’est même pas souhaitable. Elle serait difficile à mettre en place car il y a une forme de dépendance aux partenaires institutionnels qui financent de la publicité ou collaborent sur des évènements. Cette forme de connivence représente un poids important dans ces groupes de presse.

 

Mais la PQR ne doit-elle pas embrasser la ruralité qu’elle semble abandonner progressivement ?

Tout mouvement est compliqué. La PQR est une très grosse machine. Couvrir avec finesse tout un territoire coûte de l’argent alors qu’elle voit ses revenus diminuer chaque année. La PQR a pris de plein fouet la transition numérique. Par exemple, elle a beaucoup perdu avec la mise en ligne des petites annonces. C’est terrible mais son lectorat meurt et peine à se renouveler. La stratégie est donc compliquée : à la fois, elle ne peut pas lâcher son lectorat historique mais vieillissant, à la fois elle doit développer d’autres cibles. Elle est coincée entre l’enclume et le marteau. La voix du nord a tenté de créer un site web dédié uniquement aux jeunes pour informer sur les sorties, les loisirs, les restaurants... Nice Matin, de son côté, a lancé Kids matin pour les enfants en espérant toucher les lecteurs de demain ainsi que leurs parents.

 

Comment voyez-vous la floraison de nouveaux médias indépendants en ligne comme Le d’Oc, Médiacités, Marsactu… alors que d’autres initiatives ont précédemment échoué (Dijonscope, Carré d’info à Toulouse, Le télescope d’Amiens…) ?

Cela a été longtemps compliqué de trouver un public prêt à payer en ligne pour de l’information. Or, aujourd’hui, il y a un contexte particulier qui peut favoriser l’émergence de nouveaux médias d’investigation locale, en touchant un public plus large que les précédentes initiatives. Le moment paraît plus propice. Le lecteur prend désormais conscience qu’il peut être mal informé, qu’il est confronté régulièrement à des "fake news" et peut se prendre en main pour aller chercher de la qualité. Pour ces nouveaux titres qui ont peu de moyens financiers, l’enjeu est d’acquérir de la notoriété pour obtenir une audience suffisamment importante. Mais le moment semble opportun pour ces jeunes pure-player indépendants.

Propos recueillis par Benjamin Téoule

 

Retrouvez le podcast de l’intégralité de notre table ronde intitulée Pourquoi l’investigation journalistique n’a jamais été aussi importante pour la démocratie locale ? (avec Stéphane Alliès co-directeur éditorial de Mediapart, Jacques Trentesaux directeur de Médiacités, Pauline Amiel maître de conférences à l’EJCAM, Nourdine Bara auteur et organisateur d’agoras sur la place publique, et William Viste membre actif de l’association La vigie citoyenne à La Grande-Motte.)

 

Lire aussi notre enquête :

Midi Libre : Les dessous d'un journal en crise économique


Ce contenu est accessible uniquement aux lecteurs abonnés


  • - 59 / 1 Année
    Vous accédez librement à l'intégralité du contenu. Vous recevrez gratuitement Le d'Oc magazine à l'adresse de votre choix.
    - 35 / 6 Mois
    Vous accédez librement à l'intégralité du contenu
    - 79 / 1 Année
    Vous devenez membre privilégié et accédez librement à l'intégralité du contenu. Vous recevrez gratuitement Le d'Oc magazine. Vous serez invité également aux différents événements organisés par la rédaction. Si vous estimez qu'il manque un média comme Le d'Oc sur votre territoire, soutenez notre initiative et permettez-lui de s'installer durablement.
    - 15 / 2 Mois
    Vous accédez librement à l’intégralité du contenu pendant deux mois.

    Sélectionnez un mode de paiement

    No payment methods are available for the selected subscription plan.

Laisser un commentaire