Violences policières : Montpellier en première ligne

La blessure à l’oeil de Jérôme Rodrigues, personnalité charismatique du mouvement des gilets jaunes, qui affirme avoir été atteint par un tir de LBD 40, plus connu sous le nom de flashball, a ému l’opinion publique. Mais chaque samedi, la capitale héraultaise est aussi en proie à de nombreuses violences policières. On compte désormais au moins neuf blessés au visage depuis le 15 décembre. Comme ce jeune militaire récemment touché à la tête alors qu’il n’avait rien avoir avec le mouvement social. Des pavés jetés un peu au hasard en plein centre-ville. Un manifestant à terre roué de coups. Un fusil à pompe a même été utilisé par la brigade de recherche et d’intervention (BRI). Cette situation inédite laisse les victimes avec d’importantes séquelles physiques et psychologiques. Elle interroge aussi sur la pertinence de la stratégie du maintien de l’ordre. Et cela dans une certaine forme d’opacité de la part des autorités compétentes.

Depuis le début de l’année, dans le centre-ville de Montpellier, les samedi se suivent et se répètent inlassablement. Le 26 janvier, sur la Place de la Comédie, un petit groupe d’amis tente de reprendre son souffle. Ces « gilets jaunes » viennent de respirer d’importantes doses de gaz lacrymogènes qui ont permis aux forces de l’ordre d’évacuer les manifestants de la Place des Martyrs de la Résistance, puis quasiment dans le même temps, de la rue de la Loge. Au milieu de la troupe, la silhouette fine d’une jeune femme interpelle. Âgée d’une vingtaine d’années, elle n’est pas identifiable. Et pour cause : elle porte un casque sur la tête, est munie de lunettes de ski pour protéger ses yeux et d’un masque pour couvrir la bouche et le nez afin de prémunir les difficultés respiratoires. « C’est le premier mouvement social dans lequel je m’engage, raconte-t-elle au d’Oc. Au début, je venais avec des bottes, mon sac à main, mon bonnet. Mais au fur et à mesure j’ai complètement changé d’équipement. » Comme Cloé, ils sont chaque semaine de plus en plus nombreux à revêtir un apparat bien singulier. La raison ? « Pouvoir essayer de manifester avec un maximum de sécurité sans avoir un traumatisme crânien trop grave », justifie tranquillement la jeune femme. Autour d’elle : des passants et des familles avec des enfants, nombreux en cette période de soldes d’hiver, complètement désorientés par le gaz, certaines personnes âgées paniquent.
Dans les rangs des « gilets jaunes », les violences policières font un peu partie de leur environnement hebdomadaire. Comme si crier son mécontentement dans la rue était devenu une prise de risque tolérable. « On préfèrerait que la presse valorise nos différentes revendications comme davantage de transparence dans la classe politique ou le référendum d’initiative citoyenne plutôt que les bavures policières même si elles existent », concède même un manifestant. Faut-il y voir là un inquiétant phénomène de banalisation ? Le soir même, vers 22h30 , sur la Place Jean-Jaurès, un militaire en permission qui sortait d’un restaurant a été blessé à la tête. « Nous, on éteignait un feu, on était plus que trois street-medic (personnes volontaires pour porter les premiers secours, ndlr) sur Montpellier. Il y avait les CRS, on a entendu trois tirs de flashball. Et puis, on a vu ce gars tomber par terre » témoigne sur les réseaux sociaux Guillaume, étudiant en école d’ingénieur. 48 heures plus tard, une trace de sang était toujours visible au sol. D’après plusieurs témoins, au moment de l’incident, « il n’y avait que des passants, plus de problèmes, aucune raison de tirer sur ce jeune. » Présent sur les lieux, Laurent s’est exprimé via une vidéo publiée sur Facebook : « on a vu sa maman qui est venue du nord de la France, elle nous a fait voir une photo, c’est atroce. Il va avoir de grosses opérations, tout est brisé sous l’œil » Le procureur de la République de Montpellier, Christophe Barret, a ouvert une enquête pour « violences volontaires.  » L’inspection générale de la police (IGPN) a été saisie pour déterminer la cause des blessures.

La semaine qui a précédé l’acte XI, la Ligue des droits de l’homme (LDH) de Montpellier a remis à la presse un rapport d’observation sur les pratiques de maintien de l’ordre entre le 15 décembre et le 15 janvier. Le document relève « un maintien de l’ordre très agressif, avec un usage extrêmement important des lanceurs de balle de défense – LBD 40-, grenades à main de désencerclement – GMD – et grenades lacrymogènes instantanée -Glif4-. Un tel niveau d’usage n’avait jamais été observé. » Selon plusieurs témoins, de nombreux street-medic ont été visés et même blessés par des tirs de LBD. L’arme est d’ailleurs dans le collimateur de la LDH qui demande son interdiction. De calibre 40 mm, elle tire des balles en caoutchouc à une vitesse de 92 m/s. Si elle est non létale, elle reste néanmoins classée dans la catégorie « matériels de guerre. » Dans l’Europe, peu de pays y ont recours. D’après l’instruction du 2 septembre 2014 qui encadre l’usage du LBD 40, « l’individu touché reste sous la surveillance constante des agents de la police ou de la gendarmerie nationale. » Une pratique qui, dans les faits, n’est pas vraiment appliquée. La LDH ainsi que plusieurs associations dénoncent des tirs « non justifiés » et « disproportionnés » Au total, on recense localement au moins neuf personnes qui ont été blessées à la tête depuis le début des manifestations. Ces blessures peuvent engendrer des pertes de mémoire, des douleurs crâniennes fulgurantes, des troubles du sommeil et des angoisses post-traumatiques.

Fusil à pompe vendu sur le site du fabricant américain Kel-Tec. © DR

Prolongation des tirs de LBD sur un homme blessé au sol devant la gare Saint-Roch (5 janvier), pavés jetés un peu au hasard en plein cœur de ville (5 janvier), homme frappé alors qu’il était à terre quasiment inconscient à proximité de la gare centrale (12 janvier)… Le journal montpelliérain anticapitaliste Le Poing révèle que des fusils à pompe avec des munitions en plastique ont été employés lors des échauffourées du samedi 12 janvier. Contactée par Mediapart (partenaire du d’Oc), la Police nationale a confirmé l’information. D’après elle, une vingtaine de tirs ont eu lieu de la part de la brigade de recherche et d’intervention (BRI), une unité spéciale, à priori « lors de violences contre les policiers de la Bac et de la BRI » sans que l’on ne sache si des personnes ont été blessées. Aucune interpellation n’aurait été exécuté. Il s’agit d’une première en France depuis le début du mouvement des gilets jaunes, « marquant une escalade inquiétante dans sa répression par les forces de l’ordre », note Mediapart. D’ordinaire, ces armes et ces munitions sont utilisées dans le cadre d’opérations liées au grand banditisme ou à l’antiterrorisme.

Le 24 novembre 2018, les gilets jaunes ont occupe deux rond points a Montpellier, avant de rallier la place de la comedie a 14 heures, accompagnes de 200 motards, afin d’exiger une annulation de la taxe sur les hydrocarbures et des mesures de promotion du pouvoir d’achat, et le retablissement de l’ISF. Au maximum de la manifestation, quelques 2000 gilets jaunes ont ete presents devant la prefecture. Les CRS ont quitte les lieux sous une haie d’honneur.

Chaque semaine de violents affrontements éclatent entre une partie des contestataires et les forces de l’ordre. Ces dernières sont parfois blessées mais pas mutilées. Combien de personnes ont réalisé des demandes de saisie de l’IGPN ? Combien ont abouti ? Combien de personnes ont été interpellées depuis le début du mouvement ? Qui sont vraiment les casseurs reconnus par le préfet de l’Hérault, Pierre Pouëssel comme « bien identifiés » et « appartenant à la mouvance anarchiste de la ville » ? Combien d’entre eux sont mis examen ? Le d’Oc aurait apprécié connaître ces chiffres. Mais bien qu’ils soient communiqué par le ministère de l’Intérieur au niveau national, le procureur de la République de Montpellier, Christophe Barret, n’a pas souhaité nous les transmettre.
Au début du mouvement des gilets jaunes, notamment le 23 novembre, une partie du cortège chantait « la police avec nous ! » Quelques semaines plus tard, les manifestants reprennent à tue-tête « tout le monde déteste la police ! » Un revirement qui ne devrait laisser personne indifférent.
Benjamin Téoule
Photos : Xavier Malafosse  

Quelques chuffres :
2 000 c’est le nombre de manifestants qui participent, en moyenne, aux rassemblements du samedi à Montpellier
5 c’est le nombre de personnes gardées à vue à Montpellier suite à l’acte XI. Quatre d’entre elles ont été jugées lundi en comparution immédiate, une a été relaxée.
159 c’est le nombre de blessés aux viasages qu’a répertorié le journaliste indépendant David Dufresne qui recense sur Twitter les violences policières en France en interpellant la Place Beauvau.
20 ce sont le nombre de personnes éborgnées répertoriées par David Dusfrene, manifestants ou simples passants se trouvant là au mauvais moment comme le jeune militaire à Montpellier. Le ministère de l’Intérieur en compte cinq fois moins.

 

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