« Oui, le tram génère une pollution ! »

L’info était presque passée inaperçue : l’an dernier, un chercheur a étudié les particules fines générées par la circulation à Montpellier. Surprise : il en a conclu que les transports ferrés contribuent à la pollution ! Alors que la ligne 5 de tramway semble, en partie, relancée, Pierre Camps raconte sa découverte, qui bouscule 15 ans de discours locaux sur les transports.

 

Pierre Camps, vous êtes directeur de recherche au CNRS, chercheur au laboratoire géosciences de l’Université de Montpellier. L’an dernier, vous avez piloté une étude participative avec le collectif de la ligne 5. Quel était l’objectif ?

Le collectif voulait mener une étude sur les particules  fines. Sur le tracé de la future ligne, mais pas seulement. S’ils ont pensé à moi, c’est que je suis membre d’une asso- ciation qui fait partie du collectif. Mais j’étais dans une approche scientifique, une activité déclarée au CNRS. On a défini des végétaux (laurier-tin, laurier rose, chêne vert…) communs dans le milieu urbain et les parcs. 60 bénévoles ont participé : on leur a montré comment couper et protéger les échantillons, et ils ont réalisé des prélèvements pendant six mois.

 

Ensuite, vous avez mesuré la pollution des feuilles ...

Pour des raisons budgétaires, je me suis concentré sur un type de particule métallique : les aciers oxydés. Avec une approche expérimentale : la « mesure de propriétés magnétiques ». Le principe : on envoie sur les échantillons un champ magnétique très fort, comme un coup de foudre. On mesure ensuite l’aimantation qui reste sur les végétaux. C’est une espèce de révélateur : plus l’aimantation est grande, plus il y a de particules riches en fer. C’était une étude relative : on peut simplement en déduire les zones où il y a plus, ou moins, de particules. Et les résultats varient beaucoup d’un secteur à l’autre !

 

Alors, quelles sont les zones les plus polluées en particules ?

Dans le cadre de l’étude, ce que l’on a identifié de pire, c’est « l’effet canyon ». Dans les rues entourées d’immeubles, les particules sont confinées, et l’on trouve des taux de concentration excessivement élevés. À Montpellier, l’effet canyon caractéristique, c’est l’avenue Clemenceau. Les tunnels, comme la Comédie, c’est également dramatique. La pollution stagne. Les particules ont toujours existé sur la planète, bien avant les voitures. Mais elles doivent pouvoir se disperser dans l’atmosphère.

 

L’acier oxydé, c’est dangereux pour la santé ?

Je ne suis pas spécialiste en santé publique. Mais les experts expliquent que ce n’est pas nécessairement la nature des particules qui pose problème, c’est la taille. Or, on a identifié sur les feuilles la présence de nanoparticules (infé- rieures à 30 nanomètres). Des études ont mis en évidence qu’elles pouvaient passer dans le sang, et causer divers troubles dans les organes, le cerveau, le foie… Les nanoparticules, ce sont donc les plus dangereuses ! Et nous en avons trouvé une quantité importante… On peut dire qu’on baigne dedans, on en respire tout le temps !

 

On imagine que près des grandes avenues, vous avez trouvé plus de particules…

Oui. Dans les échantillons en bordure de circulation, il y avait souvent beaucoup de particules. Mais pas forcément à l’endroit où on l’imaginait… On a comparé des secteurs où les voitures accélèrent en continu, et des rues avec de forts ralentissements. De manière très évidente, les échantillons des secteurs de ralentissement étaient bien plus chargés en particules que les secteurs d’accélération ! On peut donc en déduire, pour les particules que j’ai étudiées, que les rejets de pots d’échappement semblent moins polluer que l’abrasion du freinage !

 

On pollue en freinant !

Oui, et c’est plutôt une surprise, car on ne s’attendait pas à un résultat aussi clair. Au niveau de secteurs où les voitures doivent vraiment ralentir, on a des pics importants de particules ! En fait, c’est l’abrasion qui pollue le plus pour le paramètre que l’on mesure !

 

La ville est pleine de ralentisseurs, feux, stops… C’est mauvais pour l’air ?

Manifestement, faire freiner les véhicules, cela favorise la création de particules fines ! Quand j’aborde le sujet avec les  spécialistes  du  contrôle  de  l’air,  ils  confirment cela. Pourtant, on n’en parle pas beaucoup. Cela pourrait influer sur les stratégies de circulation des véhicules. Après, notre travail est une étude préliminaire. Il faudrait vraiment s’intéresser aux secteurs de feux, Stops…

 

Le collectif voulait démontrer que les axes du tram sont moins chargés en particules que les axes de voiture. Verdict ?

C’est le paradoxe de cette étude. On a constaté des taux de concentration en nanoparticules aux abords du tram à peu près identiques à ceux des voies de circulation ! Tram et voitures émettent donc des particules.

 

« Oui, il y a une pollution générée par le tram. Pour les particules que j’ai étudiées, les axes de tramway  ne sont pas plus propres que les axes routiers. »

 

Qu’on soit clair : le tram provoque de la pollution ?

Oui, il y a une pollution générée par le tram. Pour les particules que j’ai étudiées, les axes de tramway ne sont pas plus propres que les axes routiers. Il faut approfondir l’analyse, mais cette pollution n’est pas anecdotique.

 

Mais un tram est électrique ! Comment fait-il pour polluer ?

C’est à cause de l’abrasion ! Pour le tram, le contact entre rail et roue va provoquer l’émission de particules de fer. On le constate dans les mesures.

 

Cela pollue autant que la voiture ?

Il ne faut pas exagérer. Des particules fines peuvent également venir des résidus émis par les pots d’échappement. Et pour les voitures, il y a un autre phénomène : dans l’atmosphère, les gaz d’échappement vont provoquer des réactions chimiques, et générer d’autres particules, dites secondaires. Elles vont « enrichir » l’atmosphère, et se diffuser plus largement.

 

Le tram, ce n’est donc pas 100% propre ?

C’est plus propre que la voiture, mais cela n’a pas un impact nul. Autour du tram, il y a une bulle d’air pur au niveau gazeux, c’est incontestable. Mais on ne peut pas parler de « bulle de pureté », côté particules… Surtout si le tram ne va pas tout droit. Car on l’a vu clairement, plus le tram fait de virages, plus il y a de particules.

 

À Montpellier, les lignes ont tendance à zigzaguer. Mieux vaut éviter ?

Dans l’absolu, c’est préférable. (Il réfléchit) En même temps, il ne faut pas oublier la population. Si on ne fait plus de virages, la ligne 5 ne rejoindrait pas le quartier Ovalie. Ce quartier, c’est 10 000 personnes. Le tram tout droit, c’est mieux, mais Ovalie a le droit à la ligne 5…

 

Vos résultats contredisent tout ce qui a été dit sur le tram à Montpellier…

J’ai présenté mes conclusions dans un congrès international l’été 2016. Les spécialistes n’étaient pas surpris. Cela se sait dans le monde scientifique. Et c’est encore pire pour le train ! L’entrée de la gare Saint-Roch, c’est l’endroit le plus pollué que j’avais dans l’étude ! Les gens ne s’imaginent pas la pollution aux particules générée par le train... D’ailleurs, on peut se demander pourquoi les voies de tram et de train ne sont pas équipées de capteurs mesurant les particules fines... Si l'on faisait des mesures, la voie ferrée serait plus chargée en particules que l'A9 !

 

On se doute que les défenseurs de la ligne 5 ne s'attendaient pas à ça...

Il y a pu avoir un peu de déception. Mais ce sont des gens ouverts, qui sont prêts à continuer avec nous. Et il faut continuer. Mon étude n’est pas complète, car il faut préciser de façon incontestable les sources des particules. Delphine Bosch, une collègue spécialisée dans la chimie,  va tenter d’identifier les signatures chimiques des polluants  retrouvés sur  les feuilles.

 

Peut-on éliminer ces particules  ?

On pourrait imaginer un piégeage végétal. Planter des haies, pour imposer une trajectoire à l’air. Il pourrait aboutir dans des impasses, où il serait filtré par de la végétation. Ensuite, il suffirait d’enterrer les feuilles chargées  en particules.

 

Ne  faudrait-il  pas  sensibiliser  la  population   sur  ces particules ?

Il faudrait déjà que les nanoparticules soient contrôlées. Les protocoles de  mesure  imposés  par  l’Europe,  avec de gros aspirateurs et des  filtres,  ne  permettent  pas  de les déceler. On ne surveille donc que les particules bien plus grosses. En plus, l’Europe impose aux agences environnementales de prendre des mesures à 3 mètres de hauteur. Qui respire aussi haut ? Sur nos échantillons de lierre grimpant, il y a moins de polluants à 3m qu’à 50    cm ! Les personnes en fauteuil roulant et les enfants sont donc les plus  exposés…

 

Propos recueillis par Gwenaël Cadoret

Photo : Steven Morlier

 

Publié récemment :

https://ledoc-info.com/2017/10/26/transports-scolaires-excedes-parents-attaquent-metropole/

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3 commentaires sur “« Oui, le tram génère une pollution ! »

  1. Très intéressant !
    Et j’ajoute que de toute façon, tant que l’électricité sera à 72% nucléaire et à 9% thermique (fioul, gaz, charbon), soit à 81% d’origine « pourrie » (au bout de 35 ans, on ne sait toujours pas quoi faire des déchets nucléaires – mais c’était une évidence dès le départ), je ne vois pas en quoi le tramway serait considéré comme « propre » !…
    (et idem pour les voitures électriques, évidemment)
    Ce ne sera le cas que lorsque 100% de l’électricité sera d’origine renouvelable – et on en est loin. Car, au rythme où ça avance (le photovoltaïque est passé de 0,1% à 1,6% entre 2010 et 2016…), on n’est pas sortis de l’auberge !
    En fait, nous bassiner du matin au soir avec le CO2 a pour effet de NOUS DETOURNER DE TOUS LES AUTRES PROBLEMES ENVIRONNEMENTAUX ET SANITAIRES (comme les particules fines dont parle l’article), à savoir essentiellement :
    1. Les pesticides : ultra-cancérigènes + pollution des sols et des nappes,
    2. Les métaux lourds (notamment l’aluminium, le plomb et le mercure) : attaquent le cerveau (alzheimer, parkinson) + cancérigènes + pollution des sols et des nappes,
    3. Les organochlorés (émanations d’essence) : ultra-cancérigène + attaquent le cerveau. A noter que ça, le tram n’en produit pas…
    4. Les produits nucléaires : cancérigènes foudroyants + destruction des cellules + mutation des cellules.
    5. La déforestation : destruction de la biodiversité + réchauffement climatique.
    6. Le bétonnage : destruction de la biodiversité + réchauffement climatique.
    Alors, ils sont où, les problèmes… ?
    Battons-nous (1) pour la production d’énergie 100% renouvelable (entièrement réaliste – cf. scénario Négawatt) (2) contre l’agro-industrie (qui perd désormais des sommes colossales en France – de même que la grande distribution : achevons-les donc définitivement !) et (3) contre l’artificialisation des terres (ça c’est le plus dur, car il faut se mobiliser chacun dans sa commune…), et ON RESOUDRA TOUT EN MEME TEMPS : santé, biodiversité, et climat !
    Bref : ne nous trompons pas de combat. 😉
    Anne Roux (ingénieur Eau et Environnement, conseillère municipale)

  2. PS : J’ai oublié de dire qu’UN ASPECT TRES INTERESSANT DE L’ETUDE DE PIERRE CAMPS (qui fait l’objet de l’article) EST LA PARTICIPATION CITOYENNE : tous les citoyens volontaires (y compris les ados) qui le souhaitaient ont ramassé des feuilles sur les voies qu’ils fréquentent quotidiennement – et ont été associés à l’étude de bout en bout !
    Je trouve que c’est une excellente façon de faire de l’éducation scientifique populaire, tout en recréant l’indispensable synergie entre scientifiques et citoyens !

  3. Il mesure les particules métalliques à base de fer, et il semble surpris de trouver que le tramway en produit autant que les voitures.
    Simplement, le tram ne produit quasiment que des poussières à base de fer (rails, roues, freins).
    Tandis que les voitures produisent plein de particules (suies dans les gaz d’échappement, caoutchouc et noir de charbon dans les pneus), dont très peu de particules à base de fer (l’usure des freins). C’est donc en utilisant une échelle très spéciale qu’il trouve que le tram est aussi polluant qu’une avenue, et que la voie ferrée est aussi polluée que l’autoroute.
    Ces poussières métalliques prennent des proportions plus inquiétantes dans des cas comme le métro de Paris: non seulement les trains sont plus nombreux, plus lourds, et plus rapides que le tram de Montpellier, mais le milieu est aussi beaucoup plus confiné. Il semble que l’air n’y soit pas très sain.

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