Transports scolaires : excédés, des parents attaquent la Métropole

Les lycéens de la métropole ne vivent pas tous le même quotidien. Pour certains villages de l’Ouest, aller en cours est une vraie galère. Malgré les courriers et tentatives de dialogue, la difficulté perdure rentrée après rentrée. À tel point que des parents attaquent Montpellier3M au tribunal administratif.

Mais la situation semble complexe, entre une organisation singulière, des discours contradictoires sur les compétences, et une carte scolaire qui frôle parfois l’absurde. Au milieu, ce sont les enfants qui trinquent. Le d’Oc met les choses à plat.

 

« Tous les jours, c’est le stress. On ne sait jamais quand on va arriver ! » Deux mois après la rentrée, les lycéens de Saussan n’en peuvent déjà plus. Ce village de 1 500 âmes, coincé entre Fabrègues, Pignan et Saint-Jean-de-Védas, fait pourtant partie de la Métropole. Mais il souffre de transports scolaires d’un autre âge : correspondances interminables, bouchons, horaires mal calibrés… Le d’Oc a testé : leur trajet quotidien approche les 2h30 ! Quand les villages du sud, de l’est et du nord de Montpellier bénéficient de lignes Tam directes ou de cars scolaires Hérault Transport, Saussan doit composer avec un service indigent.

De quoi sérieusement agacer les parents. « On n’est pas sur le plateau du Larzac, quand même, lance Michela Pasta, maman Saussannaise très mobilisée. On paye des impôts comme les autres. À quelques kilomètres, les autres villages sont mieux lotis. »

Une quarantaine de familles ont donc créé une association, « Les Transports c’est maintenant ! ». Et en désespoir de cause, ils ont sorti l’artillerie lourde : un recours en excès de pouvoir contre Philippe Saurel et la Métropole. Déposé avant l’été au tribunal administratif, il pointe un « dysfonctionnement » du transport scolaire, provoquant un problème de « sécurité » et d’« égalité des usagers devant les services publics ». Selon l’Anateep, association nationale spécialisée dans les Transports scolaires, « c’est sans doute la première fois que des parents font une telle démarche ».

Pour les enfants, aller au lycée de secteur, Clemenceau, est une vraie gageure. « On arrive régulièrement en retard », regrettent Charlyne et Eléa, 15 ans, en classe de seconde. « Pourtant, on n’est pas si loin. » 11 km, soit 17 minutes de route théorique. Sauf que le trajet n’est pas direct : il faut prendre un bus et un tramway. « Du coup, c’est un peu le hasard, pointent les lycéennes. Le matin, avec les bouchons vers Lavérune, on ne sait jamais si on aura le bon tram à Saint-Jean-de-Védas pour être à l’heure. Cela se joue à quelques minutes, il faut courir ! »

Car la cadence est très serrée : si tout va bien, elles arrivent à peine cinq minutes avant la sonnerie. « Et il y a souvent des problèmes, signale Michela Pasta. Les changements de chauffeur ont lieu au bout d’un arrêt, à Sabines. Quand cela arrive, c’est 10 minutes de perdu, et un retard au lycée. »

Problème : à Clemenceau, on n’aime pas trop les retards. « Dès qu’on dépasse 15 minutes, la grille du lycée est fermée, expliquent Eléa et Charlyne. Personne ne vient ouvrir. » Les jeunes sont alors livrés à eux-mêmes 30 ou 40 minutes devant la porte. Un peu dur à digérer quand on s’est levé aux aurores pour tenter d’être à l’heure.

Et le soir, il faudra souvent 90 minutes à Charlyne et Eléa pour rentrer chez elles. Après un voyage en tram « bondé », et 40 minutes d’attente du bus à Saint-Jean-de-Védas, dans le froid, sans toilettes ni abri. En finissant les cours à 18h, les enfants arriveront chez eux à 19h30. « Ils ont à peine le temps de faire leurs devoirs, manger, et se coucher », se désespèrent les parents.

 

Un trou spatio-temporel

L’équation est simple : le lycée Clemenceau est en cœur de ville. C’est forcément plus compliqué de le rejoindre depuis les villages. Or, l’éducation nationale l’a désigné comme lycée de secteur (où l’on doit aller par défaut) pour le quart sud-ouest de la Métropole.

Pour autant, si Villeneuve et Fabrègues vivent des situations pas idéales, les parents de Saussan signalent que « les autres communes sont mieux dotées » : plus de bus, mieux calibrés avec les heures de cours. « Ma famille veut déménager, comme d’autres l’ont fait, pour assurer ma scolarité », glisse un élève. En attendant, certains se mettent en danger. Pressés de rentrer, des enfants prennent le premier bus pour un village voisin, et finissent à pied sur des routes étroites et très fréquentées. « On connaît plein de lycéens qui le font, ça nous est arrivé, témoignent Eléa et Charlyne. Sur cette route, il n’y a pas de trottoirs, les voitures nous frôlent. Il suffirait que les horaires des bus soient mieux calés pour éviter cela ! »

Or, tram et bus ne sont pas du tout coordonnés. Comme si les autorités ignoraient que la ligne sert de transport scolaire à des dizaines d’enfants… « Ils sont plus stressés et fatigués que leurs camarades d’autres villages, jure une mère de famille. Tout le monde devrait avoir les mêmes droits dans une Métropole… »

Il semble évident qu’une ligne directe serait plus adaptée. D’ailleurs, le service existe : à Saussan, on l’appelle « la ligne fantôme ». Le matin, un bus 33 passe par le village, Fabrègues, et dépose les lycéens à Clemenceau avant 8h. Curieusement, c’est le seul à faire ce trajet. Un aller sans retour…

 

Des parents pugnaces

Les Saussannais sont donc passés à l’offensive. Exemple : les portes closes de Clemenceau. Après plusieurs courriers, et un rendez-vous le 28 septembre, ils ont convaincu la direction du lycée, d’abord inflexible à cause du plan Vigipirate, d’accepter les Saussannais en retard… à condition qu’ils téléphonent en chemin.

Pour le transport, les parents ont analysé fréquences et trajets des villages de l’Ouest. Et ils ne comprennent pas la situation de Pignan, leur voisin. « Pignan a un bus direct pour Clemenceau, alors que leur lycée de secteur, c’est Jules-Guesde, observe une maman. À Saussan et Fabrègues, on doit prendre le tram. Cela devrait être le contraire… » Leur demande : améliorer les horaires de la ligne 33. Ou raccorder Saussan à la ligne 38, qui relie Pignan et leur lycée.

Les parents assurent avoir « tout tenté » : une pétition de 300 signatures, de multiples courriers, relancer Philippe Saurel par Facebook… Et même un recours gracieux auprès du préfet fin janvier. « On ne fait pas cela par plaisir. Cela nous prend un temps fou. Mais autour de Montpellier, tout le monde n’a pas les mêmes chances pour aller au lycée et préparer son avenir. » Ils l’assurent : ils retireront le recours si la situation s’améliore.

S’il n’a pas été mis au courant d’une action en justice, le maire Joël Vera soutient les parents. « Leur association défend l’intérêt de nos élèves, et ils se mobilisent bien. Saussan est très mal desservi. Cela peut influer sur les devoirs, la scolarité. » Il raconte avoir tenté de mobiliser la Métropole. « Rajouter un bus pose des problèmes techniques. On demande donc depuis un an que la ligne 38 passe par Saussan. Pour l’instant, on m’a laissé l’espoir d’obtenir quelque chose.  » Un sujet « évoqué, mais jamais étudié » confie-t-on à la Métropole.

Faut-il que le maire augmente la pression ? Oui, selon son collègue Arnaud Moynier, maire de Beaulieu (Est de Montpellier). « Cette histoire me scotche. Rien ne peut le justifier. C’est honteux de traiter les enfants comme ça ! » Michèle Cassar, maire de Pignan, estime que Saussan a de quoi se sentir « comme le petit village oublié. Envoyer les lycéens à Clemenceau, c’est infernal. » À ses yeux, la solution sera l’ouverture du futur lycée de l’Ouest, annoncée à Cournonterral. « Ce ne sera pas avant six ans, nuance Sandrine Esserméant, maman de sept enfants. Mon enfant en 6e n’en bénéficiera pas… »

 

« Un problème que l’on n’a pas envie de régler »

Le souci, c’est que la loi est floue en la matière. Quand le transport s’opère en ligne dédiée, tout est très encadré. Mais en milieu urbain, il est possible d’envoyer les enfants dans le réseau classique.

En général, cela n’empêche pas de s’adapter aux enfants. L’État diffuse d’ailleurs aux collectivités un Guide pour la sécurité des transports scolaires. S’il n’a pas force de loi, il recommande de grands principes : « éviter les correspondances », « ne pas dépasser 1h30 aller-retour »… « La majorité des autorités de transport suivent ces recommandations dans leur règlement, estime Eric Breton, directeur des études de l’Anateep. Mais il reste quelques exceptions, comme Montpellier. C’est au bon vouloir des élus… »

 

Les cars Hérault Transport de Pignan vers Mas de Tesse Jules-Guesde, alors que Saussan n’en a pas

 

Il y a aussi un problème de compétence. Face au d’Oc, le syndicat mixte Hérault Transport et 3M se rejettent la responsabilité du transport scolaire. La vérité est entre les deux : la Métropole est l’autorité organisatrice sur son territoire, mais a délégué la compétence au syndicat mixte. Pour cette délégation, 3M attribue d’ailleurs 10 millions d’euros à Hérault Transport… qui lui reverse 8 millions pour utiliser le réseau Tam comme transport scolaire ! Or, les deux partenaires ont un principe : pas de ligne dédiée si le réseau Tam permet un trajet, même indirect. Et comme Saussan a la ligne 33…

« Cela ressemble fort à un problème que l’on n’a pas envie de régler », analyse un spécialiste local des transports. Pour accélérer les choses, les Saussannais préparent d’ailleurs « un second recours contre Hérault Transport » !

Eric Breton salue leur mobilisation. « Le sujet de l’égalité dans l’accès au service public est très important. Si les parents démontrent qu’à un kilomètre près, des villages ne sont pas logés à la même enseigne, le juge peut estimer que la consistance du service ne suffit pas, et imposer de corriger le problème. »

 

Jean-Pierre Rico s’engage

« Ce recours, c’est peut-être en désespoir de cause… Mettre deux à trois heures par jour pour aller au lycée, c’est énorme. » Tout juste nommé vice-président aux Transports de la Métropole, Jean-Pierre Rico prône le dialogue. Lui et Karim Ounoughi, directeur des mobilités de 3M, affichent la volonté de régler le problème. « Il peut être utile de regarder tout ça, confirme le technicien. Nous l’avons fait pour Villeneuve : adapter les horaires, injecter des bus… Même si, en théorie, ce n’est pas de notre responsabilité ! »

L’élu s’engage. « Je vais prendre en main ce dossier. Nous allons regarder le problème, avec Hérault Transport, et voir ce que l’on peut améliorer. »

Mais Karim Ounoughi rappelle que le problème est aussi une question de route. « Le temps de trajet est notamment dû aux bouchons. On subit la situation de la RD5, qui n’est pas capable d’accueillir autant de trafic. Le projet de contournement ouest pourrait changer la donne. » Il pointe également la carte scolaire. « Parfois, la sectorisation va un peu contre raison… On envoie des enfants de territoires éloignés dans un lycée de centre-ville. Cela rallonge forcément le parcours. »

En attendant le futur lycée de l’Ouest, une analyse va donc être menée sur le trajet des Saussannais. « On n’a peut-être pas calé la ligne 33 en fonction des horaires scolaires, surtout pour les retours, reconnaît Karim Ounoughi. Peut-être que l’on peut modifier cela, ou prolonger la ligne 38. Ce sont des choix à faire. »

Prudent, le technicien prévient : « Même si on améliore des horaires, il faudra toujours une heure pour rejoindre la ville. Mais normalement, il y aura moins d’attente, de retard. » Parents et enfants n’attendent que ça.

Gwenaël Cadoret

3 commentaires sur “Transports scolaires : excédés, des parents attaquent la Métropole

  1. Monsieur Cadoret,
    Je vous félicite pour ce travail d’observation et de recherche. Vous avez parfaitement relaté les dangers et difficultés que subissent nos enfants de Saussan. Je suis soulagée de lire que La Metropole a enfin pris connaissance de l’existence de Saussan et que nous avons un gros problème. J’imagine que notre gros problème pourrait être réglé efficacement et rapidement par Messieurs Rico et Ounoughi, si seulement ils prenait un peu de temps pour penser à notre petite commune, pas loin, mais petite.
    Merci pour le temps que vous avez passé avec les Saussanais, enfants et parents, pour préparer votre enquête Monsieur Cadoret. Nous vous tiendrons au courant de toute évolution de notre situation. Peut être qu’il y aura de quoi faire un chapitre 2??!! Mais pour raconter une fin heureuse, j’ose espérer!

  2. Bonjour et merci pour cet excellent article !
    Je confirme que Saussan est visiblement situé dans une faille spatio-temporelle ! 😉 Car voilà longtemps que nous criions dans le désert… Grâce à vous, nos voix ont enfin été entendues ! Espérons qu’elles seront également écoutées…
    Ma fille a lu l’article et est très heureuse que ses difficultés quotidiennes et celles de ses camarades aient été parfaitement décrites.
    Bien que, pendant 2 ans, je l’ai amenée tous les matins en voiture au tram de Saint-Jean-de-Védas (pour lui faire gagner 1/4 d’heure de sommeil et ne pas la laisser galérer toute seule au petit jour), elle a eu le dos bousillé (le cartable trop lourd est d’autant pire que le trajet est long et compliqué) et porte maintenant un corset – qui stabilise la situation mais ne la réparera pas : les dégats faits sont irréversibles.
    Autre problème pour les enfants qui voulaient aller en lycée professionnel ou technique mais n’ont pas pu, car aucun n’est atteignable avant le début des cours ! Toute leur vie future s’en trouve changée.
    Tout cela va très loin, il faut vraiment que les responsables s’en rendent compte… Nous invitons cordialement MM. Saurel et Mesquida à venir passer 2 jours à Saussan !
    – Encore merci de nous avoir sortis de cet affreux « trou noir »…
    Anne Roux

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