Pierre Pouëssel : Le préfet était presque parfait

Avec la réforme territoriale, le préfet de département ratisse désormais son territoire plus que de coutume. Souvent méconnu voire invisible, il est pourtant omniprésent. Parachuté dans l’Hérault en janvier 2016, Pierre Pouëssel, 61 ans, a déjà affronté bien des conflits. Crise des migrants, guerre d’égos entre la Métropole et le Département… Serviteur de l’Etat et médiateur sous pression, l’énarque sait mouiller la chemise dans un département décidément pas comme les autres.
 
La photo du général De Gaulle dédicacée au BCRA (Bureau central de renseignements et d’action de la France libre) orne le mur d’entrée de son office. Comme elle l’était sur ceux des chefs de services de la DGSE, elle rappelle à Pierre Pouëssel son passage à la sécurité extérieure et un certain sens de la résistance… aux bisbilles quotidiennes. « Le sel de ce métier, c’est de gérer les problèmes ». Depuis son arrivée à la préfecture de l’Hérault, monsieur le préfet est servi. Il n’a pas une minute à lui. Tout juste le temps de griller nerveusement ses cigarettes.
 

Un homme d’Etat au combat

« C’était un objectif à remplir. Ça s’est passé. » Pressé d’en finir à peine le sujet abordé, le préfet Pouëssel n’a pas envie d’épiloguer. Pour cause. En octobre dernier, une commune de 1800 habitants est choisie pour recueillir 87 migrants soudanais, suite au démantèlement de la jungle de Calais. Outrecuidance des services de l’Etat pour le maire de Saint-Bauzille-de-Putois ! « 87 migrants sans concertation, c’est trop », clame Michel Issert. Informé le 12 octobre, l’édile ne l’entend pas de cette oreille. « J’ai immédiatement écrit au préfet lui disant que je n’étais pas d’accord ». Et ce dernier d’admettre : « Quand c’est agité, c’est encore mieux ». Doux euphémisme quand on sait que les tractations en coulisses ont été virilement menées. Face à la bronca devenue nationale, de relations épistolaires enlevées en coups de fil sanguins, l’ampleur de la polémique a atteint son paroxysme quand le maire a mis sa démission dans la balance, face au « mur » préfectoral qui la refusa. Inflexible mais « courageux », retient de lui Michel Issert à l’issue de la passe d’armes, le préfet s’est invité lors de la réunion publique face aux habitants dans la salle polyvalente, le 20 octobre. Accueilli fraîchement, Pierre Pouëssel s’est confronté aux huées. « 80 % de la salle était contre lui. C’était un dialogue de sourds », se souvient le maire. Le fonctionnaire d’Etat sortira même quelque peu de ses gonds, la République en bandoulière. Finalement, le 25 octobre, il sera convenu d’accueillir 44 migrants (31 début décembre), jusqu’en juin. Parole de préfet. « Je considère le préfet comme un homme de parole« , admet Michel Issert qui gardera le souvenir « d’un homme pressé, un peu angoissé ». Fin de la séquence.
 

Pêcheur d’anguilles avec Macron

« Un préfet qui cite Jaurès lors de son discours d’arrivée, ça donne le ton », raconte un cadre de la préfecture. Si quelques proches collaborateurs ont parfois à subir le caractère bien trempé du haut fonctionnaire, son côté abordable tranche avec ses prédécesseurs. « Simple dans ses relations », « critique sur la classe politique du coin », le nouveau est autant craint qu’apprécié pour ses engagements. « Il a demandé à venir à une réunion du comité de veille sociale, alors que son prédécesseur n’en avait rien à faire », rapporte cette même source. « Il manque au moins 400 places d’hébergement d’urgence. Ça me choque que ça ne suscite pas l’indignation générale », peste Pierre Pouëssel. Avec l’avènement d’Occitanie, il existe désormais un super préfet de région à Toulouse, Pascal Mailhos, et des préfets de départements, plus présents localement. « C’est manifestement quelqu’un de terrain », atteste François Bordas, l’ancien directeur départemental à la cohésion sociale fraîchement retraité. « Il a une autorité naturelle. C’est un homme de conviction ». Un avis partagé par certains élus qui ont son oreille. Parmi eux, Patrick Vignal, député PS qui voit dans le successeur de Pierre de Bousquet « un humaniste, qui répond au téléphone ». Un véritable VRP de l’Etat en somme. « Il est venu pêcher les anguilles avec Macron. Même les jeunes de Lunel n’étaient pas intimidés ».
 

L’Hérault, la (mauvaise) exception française

« Le climat méditerranéen pousse parfois à des querelles d’égo ». Elégante façon d’évoquer l’absence de consensus entre Philippe Saurel (Président de Montpellier3M) et Kléber Mesquida (Président PS du Conseil départemental de l’Hérault) dans l’application de la loi NOTRe, augurant du transfert de compétences du Département à la Métropole. « C’est le seul département de France où ça s’est passé ainsi », déplore-t-il. « Un blocage incompréhensible pour la population. » Evoquant, rêveur, « un miracle dans la nuit de Noël » qui dénouerait la situation.
 

Kleber Mesquida, président du Conseil départemental de l’Hérault en compagnie de Pierre Pouëssel

Le miracle aura finalement eu lieu avant l’heure fatidique. Pendant près d’un an, les syndicats ont fait part deleurs inquiétudes quant aux négociations au point mort entre les deux récalcitrants. En cas de non accord au 31 décembre, la loi prévoyait que sept compétences reviennent à la Métropole. Devant tant d’inertie, une délégation de la CFDT 34 du conseil départemental a été reçue par Pierre Pouëssel, son secrétaire général et le directeur des collectivités le 2 novembre. Présent, Christophe Fraisse retient un homme « malin » qui a su « lâcher des infos ». En effet, durant l’entrevue, le préfet, embarrassé par ce statu quo, insiste sur « les enjeux routiers ». Trois jours plus tard, Saurel annonce au syndicat son intention de « tout signer, sous condition d’un transfert partiel des routes »… Un accord est trouvé in extremis, la Métropole récupérant le fonds de solidarité logement (FSL), le fonds d’aide aux jeunes (FAJ), une partie de la voirie et la culture, au détriment de Mesquida.
 

La DGSE, la « punition » Sarkozy

Il faut dire que son parcours explique en partie son sens de la négociation. Après les années d’engagement auprès du ministre Pierre Joxe, « une vraie vision de l’Etat », à l’Intérieur et à la Défense (de 1988 à 1993), puis le retour au terrain (préfet de Belfort, du Loir-et-Cher), les années à la DGSE, sous l’ère Sarkozy, ont plutôt été « un dégagement » en 2008, de l’aveu de Pierre Pouëssel. « C’est la vie », sourit-il. Les valeurs de gauche ne peuvent obstruer la vocation première à servir l’Etat. « Je suis par définition loyal. Si je ne l’étais pas je ferais un autre métier. » Guère enthousiaste, il a finalement découvert « des services exceptionnels, avec des moyens qui n’ont cessé de croître. Ce qui s’est poursuivi sous Hollande. » Un « déclassement » politique de sept ans et demi qui ne l’aura pas désabusé. En revêtant à nouveau le costume de préfet, c’est une « volonté de revenir sur le terrain » qu’il a pu assouvir, bien que son passage à Montpellier risque de ne pas durer autant qu’à la DGSE. « Dans la préfectorale, on est averti le mardi… », glisse un Pierre Pouëssel pince-sans-rire, bien au fait des impondérables électoraux et autres remaniements. Conscient que préfet ou non, nul n’est à l’abri du siège éjectable.
Philippe Douteau
Photo à la Une : Steven Morlier
 
 

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