« L’ampleur de la crise sanitaire est liée à une crise institutionnelle »

Le gouvernement n’a pas correctement anticipé l’épidémie de Covid-19, peu aidé il est vrai par des professionnels de la politique – nationaux comme locaux – faisant preuve de cécité. Maître de conférences en sciences politiques, Fabien Desage n’hésite pas à comparer la crise actuelle à l’« affaire du sang contaminé », et appelle à ne « pas s’asseoir sur la démocratie » pour surmonter cette grave pandémie. Reprise d’un entretien réalisé par le journal indépendant en ligne Mediacités publié le 24 mars 2020.

Ce jeudi 9 avril, le président Emmanuel Macron devrait annoncer la prolongation du confinement. En parallèle, de plus en plus de maires durcissent l’application de cette mesure pour permettre de freiner l’expansion du Coronavirus. Tout cela ne fait pas oublier à Fabien Desage d’autres décisions plus malheureuses prises auparavant, conclues pour des raisons peu avouables et ayant pu favoriser la propagation du virus. A ce titre, ce politiste lillois éclaire d’un jour nouveau l’« union sacrée » entre le gouvernement, des élus locaux et des partis politiques pour maintenir les élections municipales 2020, en dépit des alertes sanitaires.

Mediacités : Dissimulation d’informations, manque de réactivité, vision budgétaire étriquée, obsession économique… De plus en plus de Français portent un regard critique sur la gestion de la crise du Coronavirus par le gouvernement. Etes‐vous surpris ?

Fabien Desage : On peut et l’on doit d’abord contester l’utilisation par le président de la République de la comparaison guerrière pour parler de la lutte contre une pandémie. Ce sont nos mécanismes de solidarité qui nous permettront d’en sortir par le haut. Par ailleurs, placer la « guerre » contre le Coronavirus sur le seul terrain sanitaire, comme l’a fait Emmanuel Macron, laisse entendre que ce combat ne serait pas politique ou impliquerait une « suspension de la démocratie » au nom de l’ « effort de guerre ». C’est oublier un peu vite que ce n’est pas tant le virus en lui‐même qui fera le plus de morts, mais la façon dont sont et dont seront prises les décisions qui nous permettront de surmonter cette crise et ses conséquences.  

Après ne pas avoir renouvelé ses stocks de masques, la France en a commandé 250 millions. Après avoir limité les tests, l’Etat s’apprête à faire évoluer sa stratégie de dépistage du Covid‐19. Après un 1er tour d’élections municipales conclusif dans 85% des communes, le gouvernement a fini par prolonger le mandat des maires en place. Est‐ce normal de tergiverser autant ?

Il y a forcément une part d’incertitude à laquelle font face les gouvernants dans les contextes de crise. Et il peut être normal d’hésiter entre différentes stratégies. Problème : ce n’est pas l’incertitude qui est en cause, ici, mais les incohérences de la communication gouvernementale. Qu’est-ce qui a rendu inaudible le message sur ce « confinement » ne disant pas son nom  ? Les objectifs contradictoires poursuivis par un gouvernement qui a tenté de concilier des impératifs politiciens – assurer ses positions et celles des professionnels de la politique – et de santé publique – favoriser à tout prix la distanciation sociale.

Ceux qui gouvernent ne peuvent pas nous inciter à aller voter le dimanche en se montrant rassurants, puis nous reprocher le soir‐même d’avoir fait un détour par un parc… Installer de nouveaux maires le week‐end du 21–22 mars comme il en était question jusqu’au jeudi 19 mars. aurait été non seulement dangereux d’un point de vue sanitaire, mais aussi incompréhensible pour les Français, vu le contexte.

En remettant aux affaires courantes des élus expérimentés pour faire face à l’urgence sur le terrain, le gouvernement n’a‑t-il pas fait preuve, au contraire, de responsabilité ?

Après avoir fait fi des mises en garde et maintenu le cap vers l’iceberg, une partie de l’exécutif a finalement donné un coup de barre afin d’éviter la collision. C’était la seule décision à prendre pour éviter le naufrage en eaux profondes, mais peut‐on vraiment se féliciter d’une inflexion si tardive et, surtout, que le gouvernement ait décidé d’affréter le navire ? Ce changement de cap confirme surtout la grave erreur que fût le maintien du processus électoral.

Pourquoi ne pas avoir prolongé de quelques mois le mandat des exécutifs locaux dès jeudi 12 ou samedi 14 mars, plutôt que créer cette situation d’incertitude extrême ne profitant à personne ? Quelle nécessité et quelle urgence y‑avait‐il à maintenir le 1er tour des élections municipales le 15 mars, en dépit de la propagation de l’épidémie de Covid‐19 et des risques démocratiques pesant sur ce scrutin ? Sincèrement, je m’interroge.

A l’incertitude sanitaire s’est effectivement ajoutée de l’incertitude politique. A qui la faute ?

A l’exécutif, en position de décision, mais aussi à celles et ceux – président du Sénat, représentants des grands partis politiques, et d’influentes associations d’élus locaux – qui ont défendu ce maintien et fait pression sur l’exécutif en ce sens. Je m’explique : le pouvoir macronien, le « nouveau monde », et les représentants des collectivités locales, « l’ancien monde », avaient de nombreuses pommes de discorde au début du quinquennat. A l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes, l’Association des maires de France (AMF), notamment, est venu à la rescousse du président Macron alors considérablement affaibli en participant au Grand Débat. En guise de retour d’ascenseur, le gouvernement a avalisé un grand nombre de ses revendications dans la loi Engagement et Proximité, fin 2019…

Mais quel rapport avec l’épidémie de coronavirus, concrètement ?

Lorsqu’il a fallu entrer dans le dur de la gestion de crise, à l’approche des municipales, un compromis politique et partisan a pu se former. L’Etat central avait de nouveau besoin des pouvoirs locaux, qui gèrent des services (transports, eau, déchets, petite enfance, etc) essentiels en temps de crise.

Il apparaît de plus en plus clairement que l’exécutif a négocié avec un certain nombre de grands élus et représentants de partis la formation d’une « union sacrée », dont l’une des conditions en  échange était le maintien « coûte que coûte » de ce premier tour des municipales. Et pour cause : le niveau d’abstention envisagé promettait d’être assez favorable aux sortants – socialistes et républicains en tête. Sacrifier les troupes locales de LREM aura été le prix à payer pour l’exécutif, afin de conclure ce pacte « faustien » dont avaient tant besoin Emmanuel Macron et Edouard Philippe au niveau national, après trois mois d’affrontement sur la réforme des retraites.

La loi d’urgence sanitaire ne fragilise‐t‐elle pas déjà cet accord ?

Oui, sans le rompre pour autant. Personne sur la scène politique nationale n’a remis en cause, pour l’heure, la base principale sur laquelle s’est forgée ce compromis : la sanctuarisation des résultats du 1er tour , pourtant plus que biaisés par les records d’abstention (voir nos cartes à LyonNantesToulouse et Lille, ou la couverture de la journée du 1er tour à Montpellier par Le d’Oc) et les conditions exceptionnelles dans lesquelles s’est tenu ce scrutin. S’il y avait eu un tremblement de terre ou un cyclone dimanche 15 mars, nos élites politiques auraient‐elles entériné cette élection complètement hors‐normes, sous prétexte que le code électoral n’exige pas de seuil minimal de participation ? Soyons sérieux !    

Parmi les dizaines de millions d’électeurs inscrits qui ne se sont pas déplacés le 15 mars, certains se seraient abstenus dans tous les cas, c’est évident. Mais les élites – dans un formidable et inquiétant esprit de corps – font mine d’ignorer qu’une partie significative du corps électoral, plusieurs millions de personnes, a été littéralement empêchée d’aller voter ce jour‐là. Cette part de l’abstention, pour des raisons de « précaution sanitaire », n’a strictement rien à voir avec les formes traditionnelles, plus politiques, d’abstention (indifférence, distance, défiance).  

Les électeurs du 15 mars ne manqueraient pas non plus de voir une entorse à leur droit de vote dans l’annulation de l’ensemble du scrutin…

Nul doute que peu apprécieront. Mais, dans cette hypothèse, le 1er tour ne serait que reporté à plus tard : ces électeurs pourraient très bien retourner glisser le même bulletin dans l’urne dans trois, six ou douze mois. Convenez que le coût s’avère bien plus grand pour tous les abstentionnistes forcés du 15 mars, qui se sont protégés et nous ont protégé en restant chez eux. Ces derniers ne pourront plus s’exprimer sur le choix de leurs maires avant six ans !   

Quelle partition les partis politiques ont‐ils joué, en coulisses et dimanche 15 mars au soir, pour se joindre à cette concorde nationale ?

Les réélections au 1er tour de François Baroin (AMF, LR), André Laignel (AMF, PS), Christophe Bouillon (Petites Villes, PS), Caroline Cayeux (Villes de France, LR), Jean‐François Débat (Villes de France, PS) donnent un premier indice, me semble‐t‐il. Mais il faut savoir aussi que de nombreux élus et militants de terrain étaient très remontés contre leurs leaders locaux et nationaux. Plusieurs candidat.e.s, jusqu’à Agnès Buzyn dans un repentir qui fera date, ont indiqué à quel point ce scrutin, dans ces conditions, s’apparentait à une « mascarade ».

Certains élus et leaders politiques auraient donc fait passer leurs petits intérêts avant la santé des Français…

La semaine qui a succédé le 1er tour, le PS et LR semblaient autant préoccupés par la sanctuarisation des résultats du 15 mars et par la clôture des listes pour le second tour que par d’autres questions plus essentielles dans la gestion de cette pandémie.

Mais, plus que du cynisme, cette fuite en avant politicienne traduit bien plus, selon moi, la déconnexion des professionnels de la politique d’avec leur base. A la tête de formations affaiblies et coupées du terrain, les leaders de ces partis et les notables locaux n’ont pas entendu, ou n’ont pas voulu entendre, que leurs troupes ne pouvaient plus faire campagne, et n’en avaient d’ailleurs parfois même plus l’envie. Ils n’ont pas voulu ou pu voir que la situation était réellement critique et imposait de revoir les priorités.

Maintenez‐vous la comparaison que vous avez faite avec l’« affaire du sang contaminé » ?

A vrai dire, je m’étonne que l’analogie avec ce précédent terrible  n’ait pas été faite plus tôt, ni qu’elle ne soit venue à l’esprit de certains au moment des choix. S’il s’avérait qu’une partie des décideurs politiques avaient connaissance des risques de contamination depuis plusieurs jours, et ont maintenu le 1er tour des élections municipales en dépit de ces risques connus et des appels de plus en plus pressants à la « distanciation sociale » de médecins (ndlr : iciici ou ), avouez que la similitude serait troublante.      

Dès le lendemain de l’élection, on apprenait que Christian Estrosi ou Martine Vassal, avaient été testés positifs au coronavirus. Ces mêmes élus qui, la veille, parcouraient les bureaux de vote, tenaient des bureaux ou participaient au dépouillement et qui, quelques jours auparavant, faisaient campagne en se rendant dans des EPHAD par exemple, sans gants ni masque bien entendu. Et je ne parle que d’élus qui ont pu bénéficier d’un test rapidement, mais il va s’en dire que de nombreux conseillers municipaux et assesseurs porteurs n’ont pas eu ce privilège a fortiori s’ils étaient « asymptomatiques ».

N’est-il pas un peu tôt pour commencer à polémiquer et faire le procès de nos responsables politiques ?

Qu’on le souhaite ou pas, cela me paraît inévitable. Plus le pic épidémique approchera, plus seront nombreux les citoyens à contracter le virus, plus la situation se tendra dans les hôpitaux et plus des citoyens seront en droit de demander des comptes sur les décisions prises, ou sur celles qui ne l’ont pas été. Plus, certains seront fondés à se demander s’ils n’ont pas été contaminés en votant ou en participant au dépouillement, dans des conditions sanitaires qui étaient forcément très variables d’un bureau de vote à un autre, comme plusieurs témoignages à LilleMarseille ou Bordeaux en font état.      

Bien sûr, mais ne peut‐on pas tolérer une forme d’improvisation propre à la gestion de crise, alors que tout se décide au jour le jour, heure par heure ?

L’histoire nous apprend combien les catastrophes ou crises majeures, guerres, épidémies, séismes, ne trouvent un dénouement positif durable dans les sociétés frappées que quand elles aboutissent au développement de solidarités nouvelles, et à l’extension des formes de décision collectives et démocratiques. Comment nous sommes‐nous relevés de la seconde guerre mondiale ? En développant nos protections collectives à travers la Sécurité sociale par exemple, mais aussi en démocratisant nos sociétés, en créant de nouveaux droits, garantis par la constitution.

Quelles en seront  les conséquences, cette fois‐ci ?

Nous ne sommes qu’au début de cette pandémie majeure, mais son impact se fera ressentir sur tous les plans : économiques, politiques, écologiques, juridiques… Nous nous en sortirons, mais ayons conscience que cette crise n’est sans doute que le prélude à d’autres épidémies ou catastrophes, qui ne manqueront pas d’advenir à leur tour.

Cette pandémie nous rappelle, dans nos sociétés occidentales où une partie des gens l’ont parfois oublié, la possibilité du tragique. Raison de plus pour réfléchir à notre organisation collective, à nos solidarités, seule manière de conjurer la peur et, surtout, les fléaux qui l’alimentent. Raison de plus pour veiller à ce que cette crise ne débouche pas sur des dérives autoritaires, dont on voit bien aujourd’hui comment elles mettent encore plus en péril les populations. Il en va de notre capacité à sortir par le haut des prochaines crises économiques, financières, climatiques, environnementales, sociales ou sanitaires, qui appellent toutes des réponses et des anticipations aussi bien politiques que scientifiques.

L’on parle d’élections municipales françaises, tout de même, ne nous égarons pas…

S’en inquiéter aujourd’hui peut paraître terriblement secondaire. Je le conçois très bien. Mais le risque est réel que pris dans cette crise sanitaire d’ampleur, tétanisés  par l’ « urgence », nous considérions le sort réservé à la démocratie locale, mais aussi aux libertés publiques, comme de simples points annexes, que l’on pourrait remiser à plus tard. Dit autrement : que nous nous habituions à ce que nos dirigeants – ceux qui ont parfois failli – piétinent nos mécanismes de prise de décisions collectives, qui ont cruellement manqué dans la période précédente.

Certains prennent conscience, sur le tard, du caractère vital de l’hôpital public, de la recherche et d’autres services publics, qui sont nos meilleurs protections. Organisons‐nous dès aujourd’hui pour les renforcer demain, et faire en sorte que nos sociétés ne soient plus aussi vulnérables à l’avenir, et qu’on ne laisse plus démolir ce qui nous protège, au profit de quelques‐uns.

De quoi l’épidémie de Covid‐19 est‐elle le nom ?

L’ampleur de la crise sanitaire est en grande partie liée à une crise institutionnelle, et à nos modes de décision en partie obsolètes et inadaptés aux interdépendances de l’anthropocène. La propagation du Coronavirus ne doit donc surtout pas nous faire démissionner collectivement sur le plan politique. Pendant que les médecins nous protègent et nous soignent, réfléchissons– tout en restant confinés, cela va de soi – sur le moment que nous traversons et sur la manière dont nous voulons faire société.

Se montrer vigilants et exigeants sur la démocratie, le contrôle des décisions prises par nos représentants, le respect des libertés publiques, c’est aussi essentiel que la réaction immédiate face à ce virus. C’est ce qui nous permettra de faire face au « Covid‐21 » ou au « Covid‐24 » que les virologues nous annoncent déjà, mais aussi aux périls climatiques qui sont déjà là.

En plus de la possibilité de l’effondrement, cette pandémie nous rappelle de manière saisissante et vertigineuse que nous sommes des homo‐sapiens, vulnérables aux mêmes maux. Alors ne nous asseyons pas sur la démocratie, c’est notre meilleure arme, notre seule arme, nous qui sommes aussi fondamentalement, à la différence du Pangolin et des virus et pour notre salut, des « animaux politiques ».

Propos recueillis par Hugo Soutra

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