CHU de Montpellier : être vieux à Bellevue, chronique d'une maltraitance latente

Rafistolage, fuites d’eau, pénuries de petites cuillères, services limités… A Bellevue, centre de soin pour personnes âgées du CHU de Montpellier, les soignants travaillent dans des conditions difficiles et inadaptées à l’accueil d’un public impotent. En 2024 un bâtiment flambant neuf prendra le relais au sein du centre Antonin Balmès, mais d’ici là il faudra faire avec… Ou quand le 5e CHU de France* affiche des carences techniques étonnantes.

Seul. Loin de tout. Isolé. Ignoré… Le lexique de l’abandon est riche dans les couloirs de Bellevue. Comme un refrain de soignants à bout de souffle. Ici, chariots de linge sale, lèves-malades et autres guidons de transfert jonchent le sol faute de place. « Plusieurs médecins travaillent à temps partiel mais ils ont tous besoin d’un bureau, du coup on n’a plus d’espace pour stocker le matériel », souffle Olivia**, infirmière. L’inadaptation et la vétusté des lieux s’affichent à chaque pas, malgré les efforts de Titan déployés par le personnel soignant pour palier les carences.

Il faut dire que l’endroit n’est pas de première fraîcheur. Inauguré en 1977, ce centre de soin pour personnes âgées prenait la place d’un autre établissement historique du CHU : le sanatorium « Bellevue ». Celui-ci avait été construit en 1925 à l’écart de la ville, sur les hauteurs du quartier du Plan-des-quatre-Seigneurs, pour y traiter les tuberculeux et enrayer l’épidémie qui faisait rage. Aujourd’hui, exit les tuberculeux, place aux vieux ! Bellevue accueille donc deux unités du Pôle Gérontologie du CHU, réparties sur deux étages et composées d’une cinquantaine de lits chacune : les moyens séjours pour les patients en soins de suite, et les longs séjours pour les patients ayant perdu leur autonomie et nécessitant une surveillance médicale constante. Et si l’isolement est vécu comme une véritable tare, il semble confirmer jour après jour le célèbre adage « loin des yeux, loin du cœur ».

 

Le « Guantanamo » des jeunes soignants

Lorsque les élèves infirmiers débarquent à Bellevue, c’est avec une pointe d’appréhension. Car la réputation du lieu le précède. « Ils savent que c’est un endroit très formateur, mais on leur dit aussi que les conditions ne sont pas faciles… Une jeune stagiaire nous a confié qu’une enseignante l’avait décrit comme le « Guantanamo » du CHU », sourit Léa, aide-soignante. Une petite boutade qui a le mérite d’annoncer la couleur.

Ici, d’un point de vue technique, rien ne va. Dans l’étage dédié aux soins de suite, seules deux chambres doubles disposent de leur propre salle d’eau. Les 50 autres lits se partagent deux douches situées dans le couloir, ainsi qu’une petite cabine accessible aux plus autonomes… « Le matin, c’est la ruche. Tu arrives avec ton brancard, mais la place est déjà prise. Alors tu attends dans le couloir. Et en même temps il faut continuer de surveiller tes patients atteints de démence qui déambulent, pour ne pas qu’ils fuient », décrit Léa. Même consternation à l’heure du repas. En cause : une étrange pénurie de petites cuillères ! « On imagine qu’elles sont jetées par inadvertance à la poubelle avec les restes… Ça paraît bête, mais il est très compliqué de nourrir une personne âgée atteinte de démence avec une grosse cuillère ! Alors en général, les familles le comprennent vite et apportent leurs couverts », raconte-t-elle. Lassées, certaines soignantes ont acheté des petites cuillères en plastique sur leurs propres deniers pour palier le manque.

 

« On est tout seul »

Malheureusement, l’inadaptation des lieux et du matériel ne se résume pas à une histoire de vaisselle. En témoignent ces fauteuils, parfois trop vétustes, ou au cale-pied cassé. « Tu rafistoles avec du sparadrap. Tu fais comme tu peux », souffle Léa. Par la force des choses, le bricolage et la débrouille sont devenus deux qualités essentielles pour faire tourner Bellevue. « Le truc fréquent, c’est les toilettes bouchées un vendredi à 15h… On appelle le service technique mais on sait qu’il ne viendra pas. Trop tard pour monter jusqu’au Plan des quatre seigneurs », explique Olivia. Il faudra patienter jusqu’au lundi matin.

Toujours côté logistique, il y a quelques mois, une porte automatique vitrée située à l’arrière du bâtiment est tombée en panne, laissant l’accès libre tout un week-end. Quand le technicien est arrivé il a hésité, « il nous a dit : « On ne va peut-être pas la réparer maintenant parce que, bientôt, ce bâtiment n’existera plus ». On a dû parlementer ! On a dû lui expliquer que la fermeture n’était pas prévue pour demain », assure Olivia.

Plus inquiétant encore, force est de constater que cet étrange raisonnement et ce manque de réactivité s’appliquent aussi… aux bilans sanguins. « Bellevue est la seule structure du CHU qui n’a qu’un seul passage de coursier, le matin à 9h10, pour amener les prises de sang jusqu’aux différents laboratoires ». Même parcours du combattant pour l’accès aux médicaments. « Passé 15h, pour avoir un antibiotique, c’est la croix et la bannière. Les autres établissements sont plus importants. Ils ont leurs propres coursiers et brancardiers, voire même leurs propres laboratoires… Sur Bellevue on est tout seul ».

 

Le spectre de la maltraitance

Seul, et trop peu nombreux. Au sein du centre de gérontologie, le taux d’absentéisme du personnel s’élève à 9,45%, contre 7,5% pour le CHU dans son ensemble. Un chiffre moins important que dans d’autres établissements de France, mais assez pour laisser planer le spectre de la « maltraitance » comme une malédiction avec laquelle il faudra composer… « Combien de fois il nous est arrivé de refuser à un patient de l’accompagner faire ses besoins, et de lui dire : « Désolé, je n’ai pas fini mes toilettes, il faut que vous fassiez dans la couche. » Pour nous c’est intolérable. C’est de la maltraitance ! Mais ça nous arrive à Bellevue. Et puis quand on est pressé, qu’on a tellement de patients à faire manger et que l’un d’eux nous dit stop, parfois on accueille sa réaction avec grand plaisir au lieu d’insister. En réalité, on sait très bien que si on lui avait donné quelques cuillerées de plus il les aurait mangées, mais on est tellement à flux tendu que ça nous arrange. Et c’est aussi de la maltraitance, parce que ça a un impact direct sur la santé de la personne », déplore Aurélie…

Revers de la médaille, un turn-over incessant frappe Bellevue, à l’image de nombreux services gérontologiques de France. « Personne ne veut y aller. Du coup on y met les nouveaux soignants qui n’auront pas pu choisir leur service faute de notes assez élevées. Comme si c’était une punition », s’offusque-t-elle.

 

« J’ai cru qu’elle en sortirait les pieds devant »

L’accumulation de tous ces manquements, Jean-Louis Aguilar, infirmier biterrois à la retraite et fils d’une ancienne patiente de Bellevue, en a lui-même été témoin. « Ma mère sonnait pour qu’on l’accompagne aux toilettes mais personne n’est venu. Donc elle a essayé de se lever et elle est tombée par terre. Après cet épisode les soignants l’ont attachée à un fauteuil et lui ont mis des couches. Elle avait été prise dans le système hospitalier après une simple fracture de l’humérus, mais j’ai cru qu’elle en sortirait les pieds devant », confie-t-il. Pendant son séjour, la nonagénaire est sous morphine au point de perdre la raison. « Elle hallucinait. On ne savait pas si elle avait mangé ou pas, elle était incapable de nous le dire. D’ailleurs elle a perdu beaucoup de poids », se souvient-il, encore touché par l’expérience. Une maltraitance latente qui scandalise les proches de patients certes, mais qui mine aussi les soignants. Au point que la direction ait accepté d’exfiltrer de jeunes professionnelles à bout de nerfs avec l’appui des syndicats.

 

« Tout sera gommé en 2024 »

A la direction du CHU, cet état des lieux étonne. Lorsqu’on évoque Bellevue comme « le parent pauvre » du CHU, Julie Durand, directrice des affaires générales (de la communication et du développement durable) manque de s’étouffer. « Parent pauvre ? On ne peut pas dire ça », bondit-elle. Et de renchérir « c’est surprenant, cela ne correspond pas à ce que nous voyons… ». Pourtant, depuis quelques mois, les patients en soins de suite sont peu à peu rapatriés vers le centre Balmès. « D’ici fin 2020, Bellevue n’accueillera plus que les patients en long séjour… Et tout cela sera gommé lorsque l’on sera sur le nouveau site en 2024 », lâche enfin Hubert Blain, responsable du pôle Gérontologie du CHU, bien conscient des lacunes de Bellevue pour ses résidents les plus fragiles et « à haut risque de décompensation ».

Ces dernières années, des investissements de taille ont bel et bien été effectués… pour réhabiliter le salon de coiffure, rénover la salle d’animation, repeindre chaque étage, installer des caméras de vidéosurveillance ou encore acquérir quelques matériels médicaux de base. Un entretien appréciable, mais incapable de résorber les problèmes de fond. Depuis février dernier, les soignants bénéficient également d’une salle « snoezolen » flambant neuve. Cette approche thérapeutique, habituellement réservée aux patients, consiste à créer un univers multi-sensoriel apaisant. Lumière tamisée, odeurs relaxantes, expériences sonores et tactiles… « C’est un sas pour pouvoir décompresser lorsque les gens sont énervés », résume le professeur Hubert Blain. Un sas qui pourrait effectivement avoir son utilité si la situation s’éternise…

Prisca Borrel

*Selon le dernier classement annuel du magazine Le Point.

** Les prénoms des soignants qui ont accepté de témoigner ont été modifiés.

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