Du Nigéria aux trottoirs de Montpellier : une vie d’enfer et de soumission

Leurs silhouettes font tristement partie du décor, à Montpellier ou sur les routes nationales environnantes. Depuis une dizaine d’années, le nombre de prostituées nigérianes a considérablement augmenté. Des femmes en proie à des réseaux redoutables qui ont fait de l’exploitation sexuelle un commerce lucratif. Le d’Oc a voulu en savoir plus sur les parcours et le quotidien de ces femmes.
 
Elle s’appelait Joy. Son corps a été retrouvé fin décembre 2015 dans un ruisseau, sous un pont à Marseillan. Sa mort n’a jamais été élucidée. Joy n’avait que 21 ans et était contrainte de vendre son corps sur la nationale 113, à Fabrègues. Elle était Nigériane, comme de nombreuses autres femmes que l’on aperçoit le jour, sur le bord des routes nationales et départementales entre Montpellier et Sète. Et la nuit, avenue de Toulouse à Montpellier.
« Il y a des violences extrêmes dans tous les réseaux de prostitution mais c’est difficile d’imaginer pire que les réseaux nigérians » prévient une ancienne salariée du Mouvement du Nid 34, une association qui lutte contre la prostitution et va régulièrement à la rencontre des femmes dans la rue.
« A Montpellier, on a constaté à partir de 2009 une augmentation sans précédent du nombre de nigérianes » explique Philippe Andres, responsable héraultais de l’Amicale du Nid -La Babotte, une autre association qui accompagne des personnes en situation de prostitution. C’est d’ailleurs un constat national. Une récente enquête* sur le suivi des victimes de traite des êtres humains alerte sur « l’ampleur, en France, de l’activité des réseaux nigérians ». Les Nigérianes représentent désormais à elles seules la moitié des victimes recensées. S’il est impossible d’affirmer que les parcours de ces femmes sont exactement les mêmes ; les associations remarquent, au travers des nombreux récits qu’elles récoltent, que leurs trajectoires se ressemblent. Et qu’elles sont terrifiantes.

« Ce sont encore des gamines ! »

Majoritairement, les victimes nigérianes de la traite sont très jeunes. Parfois mineures, même si elles prétendent le contraire. « On le voit bien que certaines sont encore des gamines ! Les bénévoles qui les rencontrent le disent, elles ont les pieds qui grandissent, elles sont obligées de changer de chaussures » raconte Françoise Dubourg, co-présidente de la Cimade Montpellier, qui aide les personnes étrangères dans la défense de leurs droits. « En moyenne, elles ont entre 16 et 24 ans » confirme Philippe Andres qui est persuadé qu’elles ne sont jamais choisies au hasard par les réseaux. « Bon nombre de ces filles ont subi des maltraitances, y compris sexuelles, quand elles étaient enfants. » Sealia Thevenau, chargée de mission au Mouvement du Nid 34 partage cette analyse :  « ce sont des personnes déjà méthodiquement rabaissées dans leur vie. Il n’y a pas que la détresse financière qui est exploitée même si ces femmes viennent majoritairement de l’Etat d’Edo, l’un des plus pauvres du Nigéria, où les réseaux sont très actifs. »

Un rituel vaudou, avant le départ

Les modes de recrutement, eux aussi, se ressemblent cruellement. La plupart du temps, les filles sont manipulées par quelqu’un de leur entourage : ami(e), cousin(e) voire un petit ami, en qui elles ont confiance. Cette personne leur fait miroiter une vie meilleure en Europe, ce continent dont elles ignorent tout. « On leur promet un travail de coiffeuse, vendeuse ou serveuse » raconte Sealia Thevenau. Pour les convaincre, ces « recruteurs » prennent tout leur temps. L’idée d’un avenir loin du Nigéria germe progressivement et devient crédible et envisageable. Une fois qu’elles acceptent, le piège se referme.
La veille du départ, les jeunes femmes sont soumises à la cérémonie du juju, un rituel vaudou. Il sera déterminant car il va les contraindre et les asservir au travers d’un serment très puissant. Celui de ne jamais trahir et de ne pas chercher à s’enfuir. Ce rite est pratiqué dans un temple Ayelala et les populations de l’Etat d’Edo y adhèrent massivement. Au cours de la cérémonie, dirigée par un native doctor (un médecin traditionnel), les femmes subissent des scarifications. Leur sang ainsi que des prélèvements d’ongles, de cheveux, et de poils servent à confectionner le juju. Cet objet scelle le pacte et menace les filles et leurs familles de maladie, folie et mort. A la fin du rite, elles boivent une mixture pour que la malédiction soit « en elles ».

« Si tu parles, le juju te tuera »

Dans un récit co-écrit avec l’Amicale du Nid de Montpellier, une ancienne victime de la traite raconte, en détail, ce moment terrifiant : « Je suis entrée, ça sentait l’animal mort. C’était une grande pièce avec du sable rouge au sol. Il y avait des coquilles d’escargots attachées les unes aux autres, des crânes d’animaux, des couteaux et des poupées de femmes (…) Le native doctor avait dans sa main un juju et dans l’autre une barre en métal. Il tapait sur le juju et me demandait de répéter ce qu’il disait : « si tu vas en Europe et que tu causes des problèmes, le juju te tuera. Si tu ne fais pas ce qu’on te dit de faire, le juju te tuera. Si tu parles à la police, le juju te tuera. » »
A ce moment-là, la jeune femme ignore ce qui l’attend en Europe. Tout au long de son récit, la peur panique du juju restera omniprésente, preuve que ce serment est fondamental pour les maintenir prisonnières. « Elles y croient dur comme fer » confirme une bénévole du Mouvement du Nid. « Si elles fuient le réseau, elles sont convaincues que n’importe quel problème qui leur arrive, même le moindre rhume, est lié au juju. »

L’enfer Libyen, avant la traversée de la mer

Une fois le pacte conclu, c’est le départ. L’enfer qui commence. Les femmes sont d’abord emmenées en Libye dans des camions, via le Sahara. Celles qui ne tiennent pas le coup sont abandonnées en chemin. En Libye, elles sont enfermées dans des « maisons de dressage ». Battues, violées, forcées à se prostituer. « C’est inimaginable ce qu’elles subissent là-bas » souffle Sealia Thevenau, du Mouvement du Nid 34. « Le but, c’est de les briser. De les conditionner à un avenir monstrueux. Certaines restent plusieurs mois en Libye mais elles perdent complètement la notion du temps.» Les passeurs leur expliquent qu’elles ont une dette à rembourser et qu’elles vont devoir vendre leur corps pour gagner cet argent. En moyenne, la dette oscille entre 30 000 et 50 000€.
Pour les envoyer en Europe, les passeurs les font monter à bord d’embarcations, celles-là mêmes empruntées par des milliers de migrants cherchant à quitter l’Afrique. « C’est un périple terrible sur la Méditerranée, avec les pertes humaines que l’on connaît » explique Sealia Thevenau.
Celles qui arrivent en Italie rejoignent les camps de réfugiés où elles sont récupérées par les réseaux. Régulièrement, par des femmes. On les appelle les mamas. Elles ont un rôle central, elles font office de proxénète. Les mamas sont d’anciennes prostituées nigérianes qui se sont acquittées de leur dette. Certaines sont toujours exploitées sexuellement mais allègent leur dû en « prenant du grade » dans le réseau. « Elles ont des photos des filles arrivées en Italie, elles font leur choix et les achètent aux passeurs » raconte Sealia Thevenau. Les filles sont ensuite convoyées, comme de simples marchandises, jusqu’au lieu choisi pour la vente de leur corps. Beaucoup restent en Italie, d’autres sont emmenées un peu partout en Europe, dont en France. C’est ainsi qu’elles arrivent à Montpellier pour y être exploitées sexuellement.
 

Elles doivent tout payer, en plus de leur dette

 La mama se charge du logement. Au début, il n’est pas rare que les filles logent chez elle. « Ensuite, leurs conditions d’hébergement sont énigmatiques » assure une bénévole du Mouvement du Nid. « Elles en parlent très peu et restent vagues. On sait juste qu’elles partagent parfois des studios -elles peuvent s’y entasser à six ou sept- moyennant 400€ de loyer chacune. L’argent va dans la poche de propriétaires véreux et s’ajoute à la dette tout comme l’électricité, la nourriture, les vêtements. » Tout -absolument tout- se monnaye, y compris de faux récits de vie destinés à l’OFPRA, l’office français de protection des réfugiés et apatrides. Quand elles arrivent à Montpellier, les nigérianes sont incitées à demander l’asile. Elles n’y comprennent rien et le réseau leur fournit des récits pré-écrits qu’elles payent à prix d’or. « Elles les achètent entre 500€ et 1000€ mais ils ne servent à rien, ils ne sont pas crédibles parce que ce sont toujours les mêmes histoires ! » s’emporte Elisabeth, bénévole à la Cimade de Montpellier. « Tantôt ça parle de menaces liées au groupe terroriste Boko Haram, tantôt d’une soit disant homosexualité qui les met en danger. Ces demandes sont quasi systématiquement déboutées. Mais en attendant, les jeunes nigérianes ont droit à 360€ par mois d’allocation temporaire d’attente. Une somme qui, bien sûr, est récupérée par le réseau. » A la Cimade de Montpellier, les Nigérianes représentent plus de 20% des personnes suivies dans le cadre de la demande d’asile. Et la multiplication de ces faux récits en ont découragé plus d’une. Trois femmes -Elisabeth, Sylvie et Sue- toutes bénévoles et retraitées ont donc décidé de s’occuper exclusivement de ces dossiers (une quarantaine, actuellement). « Nous avons formé la cellule nigériane il y a trois ou quatre ans » sourit Sylvie. « On est fières de ce qu’on fait, on se bat pour les aider à obtenir des papiers en recueillant leurs vraies histoires, avant et après le départ du Nigéria. »
 

Surveillées en permanence

A Montpellier, la réalité du quotidien de ces femmes ce sont des camionnettes  qui les emmènent -sept jour sur sept- sur le trottoir, dans un secteur bien précis. « Les routes départementales et nationales, l’Avenue de Toulouse de Montpellier, tout est quadrillé et chaque secteur est la propriété d’une mama » détaille Sealia Thevenau. L’acte sexuel est tarifé entre 20€ et 40€ selon les témoignages recueillis par les associations. Une femme peut rapporter plusieurs milliers d’euros, chaque semaine. Celle qui ne ramène pas assez d’argent est battue à coups de pieds ou de chaussures. Toutes sont surveillées de très près. « Le réseau leur donne un téléphone et vérifie en permamence où elles sont » raconte Sealia Thevenau. « Quand elles viennent nous voir, parce qu’on leur propose des cours de français, il sonne sans arrêt.»
Au d’Oc, nous avons aussi pu constater cette surveillance, la nuit, sur l’Avenue de Toulouse. Un homme à vélo faisait des allers-retours incessants d’une fille à l’autre et nous a suivis, quand il a constaté notre présence. « Mais ça ne va jamais plus loin » assure Sylvie, de la Cimade, habituée à cotoyer les jeunes femmes. « Ces gens n’ont aucun intérêt à s’en prendre à nous et à s’attirer des ennuis avec la police ».

« La police les harcèle »

 La police jouerait plutôt un rôle répressif auprès des prostituées, si l’on en croit les associations. Toutes, sans exception, nous l’ont rapporté. Damien Nantes est le coordinateur de Médecins du Monde en Languedoc-Roussillon. Ses équipes font des maraudes la nuit et constatent des passages réguliers des forces de l’ordre ainsi que des verbalisations qu’il juge exagérées. « On les harcèle ! On leur reproche divers troubles à l’ordre public : des jets de détritus ou même des risques pour le code de la route parce que les gens qui passent en voiture les regardent et peuvent créer un accident ! Les rapports sont très conflictuels. » Une situation que dénonce aussi Philippe Andres, de l’Amicale du Nid : « C’est dégueulasse. Ça va à l’encontre de la volonté du législateur. La loi de 2016 sur la prostitution a abrogé le délit de racolage. Les prostituées ne sont plus sensées être considérées comme des délinquantes ! » Depuis près de trois ans, la loi pénalise en effet le client « mais les verbalisations restent rares » selon le Mouvement du Nid. « Au-delà d’être sanctionnés, ce serait bien que les clients prennent conscience de ce qu’ils achètent. Qu’ils sachent ce que ces femmes vivent et ont vécu » ajoute une bénévole.

Des réseaux complexes et malins

Et les réseaux ? Sont-ils inquiétés ? Régulièrement, partout en France, des démantèlements sont annoncés dans la presse. Dans l’Hérault, onze personnes ont été condamnées en juillet dernier dans la filière nigériane dite de la Gardiole. Mais quand une structure tombe, il y en a toujours d’autres qui renaissent. Parce que de très jeunes femmes continuent d’être manipulées, recrutées, exploitées. Les réseaux nigérians sont multiples et nébuleux « Il n’y a pas un seul réseau qui organise tout » décrypte Philippe Andres de l’Amicale du Nid « mais des bouts de réseau, qui s’imitent. Ils sont complexes et malins. Ils ont trouvé la structure parfaite : utiliser des femmes elles-mêmes actuelles ou anciennes victimes de traite, les mamas. Elles seront les premières exposées -et les premières à tomber – en cas d’enquête policière. »
Cécile Hautefeuille
Photo : Xavier Malafosse
* Les victimes de traite des êtres humains suivies par les associations en France en 2016 : enquête publiée en juin 2018 par la MIPROF, mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains et l’ONDR, observatoire national de la délinquance et des réponses pénales.

A l’heure où nous rédigeons ces lignes, un recours contre cette loi du 13 avril 2016 est examiné par le Conseil Constitutionnel. Une QPC, question prioritaire de constitutionnalité a été déposée par neuf associations dont Médecins du Monde et le Strass, le syndicat du travail sexuel. Elles réclament l’abrogation de la pénalisation du client au nom de la « liberté d’entreprendre ». En face, treize associations dont le Mouvement du Nid militent pour le maintien, en l’état, de la loi au nom de la lutte contre les violences sexuelles.

En complément :
Le 1er février 2019, le Conseil Constitutionnel a déclaré que la loi d’avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées était «conforme à la loi fondamentale». Une QPC, question prioritaire de constitutionnalité avait été déposée par neuf associations dont Médecins du Monde et le Strass, le syndicat du travail sexuel. Elles réclamaient l’abrogation de la pénalisation du client au nom de la « liberté d’entreprendre ». Selon les « sages », cette loi permet de « lutter contre la traite » et «d’assurer la sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre ces formes d’asservissement ».

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