Erosion du littoral héraultais : Du sable et des millions qui partent à la mer

Les plages de l’Hérault perdent entre un et quatre mètres chaque année. Pour les scientifiques le constat est sans appel : l’érosion est inéluctable. Certaines plages et habitations en première ligne pourraient même complètement disparaître d’ici 50 ans. Inquiets pour cette pépite du tourisme et de l’économie, la région et le département ont lancé des études. Une proposition de loi est en cours de préparation… En attendant, sans arsenal juridique et législatif, les communes sont bien démunies.

Des vents à 100 km/ heure, une houle de six mètres, et en quelques heures la plage qui a quasiment disparu. Le lendemain du 1er mars 2018, Louis Fardet constate les dégâts, déprimé. Depuis qu’il s’est installé à Vias, dans le Biterrois, en 2004, le gérant du camping des Flots bleus a été le témoin de plusieurs tempêtes, des « coups de mer ». Mais ce dernier est d’une intensité jamais vue depuis 2003 et 2004. « La mer a emporté une grande partie de la digue. Les passerelles ont été arrachées, les ganivelles installées pour retenir le sable et la végétation emportées. Seule reste une petite bande de sable ridicule. On ne peut plus parler de plage… »

Huit mois ont passé, Louis Fardet a pris sa retraite, mais il ne décolère pas. « En 2015, 4,5 millions d’euros ont été dépensés pour reconstituer 800 mètres de cordon dunaire. Des 60 000 m3 de sable apportés, il ne reste plus grand chose. C’est du gaspillage d’argent public !», s’évertue-t-il à répéter. En tant que secrétaire de l’association de défense environnement et des intérêts des habitants de Vias (ADEIHV), il a adressé en août dernier un courrier aux députés membres de la Commission Littoral, dénonçant un « gouffre financier ». « On en a marre d’entendre que l’érosion de cette partie de la côte est inexorable alors que l’homme est l’unique responsable du phénomène avec les ouvrages transversaux, qui ont été construits sans aucune étude d’impact à l’époque ».

La côte ouest de Vias, le noeud gordien du problème de l’érosion

Ces 3,4 kms de la côte ouest, entre Vias et Portiragnes sont « le noeud gordien » de l’érosion du littoral héraultais. Et malgré la concertation organisée depuis 2012, la situation semble dans l’impasse, chaque partie campant sur ses positions. Reste que la situation est catastrophique pour les 2000 habitants de la côte-ouest de Vias et pour les campings du bord de mer. Pensant protéger leurs 3000 emplacements, ils ont entassé des blocs de pierre depuis les années 70. « En plus d’être illégaux, ces enrochements ont accentué le phénomène. Ils empêchent le cordon dunaire de se reconstituer », explique Sophie Drai, responsable environnement à la Communauté d’agglomération Hérault Méditerranée.

C’est elle qui, depuis 2010, gère le projet de recréation de cordon dunaire dont la première tranche des travaux, saccagée par la tempête. « La suite des aménagements ne devrait pas commencer avant fin 2020. Le temps que le bureau d’études livre ses conclusions et qu’une règlementation nous permettent un réaménagement ». Une éternité pour les élus locaux, qui doivent gérer l’inquiétude de leurs administrés et trouver des solutions.

Gwendoline Chaudoir, maire Divers-Gauche de Portiragnes et vice-présidente de l’Agglomération Hérault Méditerranée, est alarmiste. Comme à Vias, ses administrés demandent des brise-lames en mer, refusés par la Préfecture. En application du Plan national sur la préservation des côtes, elle prône un recul de 150m des habitations et activités. « On parle aujourd’hui de recomposition spatiale mais le problème reste le même : si on recule, on se retrouve à nouveau dans l’eau, puisqu’on est en zone rouge jusqu’au canal du Midi ! ». Sans compter qu’à partir de 100m du rivage, la commune possède une altimétrie inférieure au niveau de la mer. C’est une cuvette à la merci des eaux. La Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) demande aux communes et à l’agglomération de partager le foncier pour un réaménagement de zone destiné à une relocalisation des campings. « Cela engagerait des sommes délirantes. Or, aucun fonds n’est dédié, aucune mesure financière d’accompagnement des collectivités n’existe, comme le Plan Barnier pour les inondations ».

Sur Vias, le restaurant du camping le Petit Mousse a été déplacé. Le directeur du Méditerranée-Plage a accepté, en échange d’aides, de supprimer 50 emplacements pour laisser le cordon dunaire se développer. Mais derrière la dune, les campings semblent en sursis.

Ré-ensablement : une addition salée

Le phénomène est loin d’être localisé. Les 230 kms du littoral languedocien sont touchés, les plages de l’Hérault et du Gard étant en première ligne. « Alors que 25% du littoral recule en France, le phénomène est de 50% dans ces deux départements », constate Yann Baloin, spécialiste du littoral au Bureau de recherches géologique et minières (BRGM).
La plage du Petit Travers, située sur la commune de Mauguio-Carnon, est la plus vulnérable. « Des épis degressifs ont bien été installés pour protéger le rond-point… Mais ceux qui préservent le centre de Carnon retiennent tout le sable ». Sur les 200 premiers mètres à l’Est du dernier épi de protection, le trait de côte recule de 3m par an en moyenne depuis 2010.
D’où le projet démarré en 2008 de réaménagement du Lido : 450 000m3 pris au large de l’Espiguette pour réensabler, démolition de la RD 59 pour créer des parkings et une piste de circulation en retrait des dunes, sans compter la délimitation de neuf chemins d’accès à la plage par des ganivelles et l’installation de systèmes de casiers pour retenir le sable.
Malheureusement, le cordon dunaire a, ici encore, été dévoré par la mer en mars. Les ganivelles, les pieux et la passerelle ont été arrachés. Avec un ré-ensablement et une gestion annuelle du Lido Petit et Grand Travers à 9 millions d’euros, 400 000 euros pour la gestion du site et 200 000 euros de réparation à la charge de la commune, l’addition est salée !
Malgré les dégâts, Hugues Heurtefeux le Monsieur Érosion de l’EID Méditerranée (Entreprise interdépartementale de démoustification) se veut encourageant. « Le couvert végétal a pris, la biodiversité s’est accrue, notamment des espèces menacées de crapauds, d’oiseaux et d’orchidées, et les dunes se rechargent. Le sable sous l’eau n’est pas très loin (bancs de sables, ndlr)), et il ralentit l’érosion. » Un nouveau ré-ensablement serait envisagé pour 2019.

Sans ces rechargements réguliers des plages, tous les cinq à dix ans, et sans entretien des aménagements, on se dirigerait vers un scénario catastrophe : un recul d’une centaine de mètres et la disparition de la première ligne à Carnon d’ici à 2100.

La Mission Racine dans le collimateur

Alors à qui la faute ? Pour les scientifiques, les aménagements lourds réalisés dans le cadre de la Mission Racine dès les années 60 (Port-Camargue, le Cap d’Agde, la Grande-Motte…) ont modifié la circulation des sédiments. « Les épis fleurissant sur tout le littoral ont protégé les zones urbanisées mais ont accentué l’érosion », explique Hugues Heurtefeux. «  Le phénomène est bien plus global », continue son collègue du BRGM Yann Balouin. Selon lui, « il n’y a plus d’apport sédimentaire par les fleuves, qu’il s’agisse du Rhône, qui ne déverse plus en mer que de la vase, ou des fleuves du Roussillon. Le stock de sédiments se consomme progressivement… au point que dans 50 ans, à ce rythme-là, certaines plages pourraient être totalement rayées de la carte ! » Pendant que se profile ce scénario, quelques 300 000 m3 de sédiments sont bloqués à l’Espiguette, qui s’ensable. C’est là qu’on puise pour « recharger » les plages abîmées du littoral. C’est le mythe de Sisyphe revisité… La logique voudrait qu’on supprime ces épis, « mais leur démantèlement serait mal perçu, parce qu’ils rassurent les populations, et coûte très cher », souligne Yann Balouin. Pour l’instant, tous les acteurs s’accordent à dire que c’est une solution « temporaire ». L’EID, elle, propose d’étudier le rechargement des dunes non pas sur la partie émergée de la plage, mais sous l’eau. Car au printemps les houles ramènent le sable sur la côte. Mais d’après un scientifique impliqué sur les travaux, il y aurait « un manque de communication vers le grand public et les élus sont frileux à l’idée d’expliquer pourquoi on rajoute du sable sous l’eau. »
Entre Sète et Marseillan, dans le cadre du programme de sauvegarde et de réhabilitation du Lido, l’installation, au large, sur 1km, d’un atténuateur de houles semble être efficace. Des bouées géotextiles remplies de sable, installées par 4,5 mètres de fonds, réduisent la force des vagues d’un côté et retiennent le sable de l’autre. Conséquence : le trait de côte se maintient et les impacts des tempêtes sont moindres. Par endroit la plage a même gagné jusqu’à 12m de largeur. Suite à ces résultats encourageants, il va être rallongé de 1 400 mètres dans les mois qui viennent. Malgré ce succès, certaines zones vont devoir malgré tout être ré-ensablées ! Sans compter que l’atténuateur de houle n’est pas adapté à tout le littoral et coûte cher à entretenir.

« Les stations balnéaires ne sont plus adaptées »

« Il n’y a pas de solution miracle. Sur ce sujet on est au cas par cas », reconnaît  Pierre Bouldoire, maire de Frontignan et conseiller départemental PS de l’Hérault. Et d’ajouter : « Le rechargement, très onéreux, est un palliatif et doit permettre d’anticiper l’avenir ». Le Département, qui a déjà engagé 25 millions d’euros jusqu’en 2020, prétend prendre la mesure de l’urgence. La mission « Hérault Littoral » lancée en juillet espère ainsi pouvoir mettre tout le monde autour de la table. « Nous aurons des choix politiques douloureux à faire pour penser l’économie, le tourisme et l’habitat différemment. Dans les 50 ans à venir, nous n’aurons d’autre choix que de développer l’arrière-pays. »
Les enjeux sont énormes. Car le bord de mer représente 18 millions de nuitées sur les 39 millions qui ont fait de l’Hérault le 4eme département touristique. Ce qui représente un chiffre d’affaires de 1,7 milliard d’euros avec 52 000 emplois.
« Le recul stratégique, c’est moins facile que de déplacer les routes, mais c’est sûrement ce vers quoi il faudra tendre ! », confirme un acteur du dossier au Département. Gwendoline Chaudoir partage cette vision. Pour la maire de Portiragnes, on assiste bien à « la fin du rêve des campings et restaurants en bord de mer ». Mais elle s’interroge sur les méthodes pour se réinventer, et des moyens nécessaires. « On parle de milliards d’euros et de mesures juridiques contraignantes. »
Dans le cadre du Plan Littoral 21 de la Région Occitanie, lancé à grands renforts de communication début juillet, des solutions innovantes sont avancées. Didier Codorniou, vice-président de région (Divers-Gauche) porte ce plan à bras le corps. « Les stations balnéaires ne sont plus adaptées. La principale fragilité à surmonter sera le recul stratégique, pour sauver des biens et des personnes. Ensuite, il faudra trouver des solutions pour que notre littoral reste attractif pour l’accueil touristique, comme les pilotis saisonniers, l’habitat flottant ou transparent (laissant passer l’eau, ndlr), pour lesquels des expérimentations sont en cours. »

Deux propositions de loi très attendues en 2019

La lutte contre la pression immobilière est aussi l’une des priorités du plan Littoral 21. Vaste programme. « Certains promoteurs construisent encore en zones inondables, et ça se vend ! » regrette Pierre Bouldoire, qui n’hésite pas à montrer du doigt certains maires, qui selon lui « ne prennent pas la mesure du danger ». De leur côté, les scientifiques qui étudient érosion et submersion marine estiment que « c’est de la folie » de continuer à construire entre mer et étangs.
Christophe Euzet, député LREM de la 7eme circonscription de l’Hérault, abonde dans leur sens. « On ne peut plus continuer à bétonner le littoral ! ». Ce n’est pas un hasard s’il a invité les membres du groupe d’études Littoral de l’Assemblée Nationale à constater les dégâts à Vias. « L’État va devoir mener des actions spécifiques sur le terrain et débloquer des fonds au cas par cas ». Son groupe travaille sur deux propositions de loi d’ici fin 2019. « On cherche des solutions juridiques et pratiques pour les zones à risques de nos littoraux, et pour encadrer d’éventuels déplacements d’activités. Il s’agit, entre autre, de faciliter la question des indemnisations quand des propriétaires sont contraints, par exemple, de quitter leur habitation menacée de destruction par la mer. » Un assouplissement de la Loi Littoral pourrait être envisagé, notamment pour aménager les « dents creuses », ces parcelles non construites entourées par du bâti. De quoi faire frémir les plus ardents défenseurs de la loi Littoral, un socle bien fragile de préservation de la côte.
Caroline Garcia
Photo : Louis Fardet

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One thought on “Erosion du littoral héraultais : Du sable et des millions qui partent à la mer”

  1. « Il s’agit, entre autre, de faciliter la question des indemnisations quand des propriétaires sont contraints, par exemple, de quitter leur habitation menacée ».
    J’ai pas bien saisi le concept là. Les collectivités comptent indemniser les propriétaires qui ont eux même participé à la bétonisation du littoral en achetant sur la côté ? Cette même urbanisation insensé qui est à l’origine du désensablement et donc de la mise en danger des maisons ?
    Mais c’est pas des indemnisations qu’on devrait leur donner … c’est la facture de leurs choix qui ont eu un impact sur l’environnement !

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