Ils décryptent le système Saurel vu de l'intérieur

Cinq anciens collaborateurs du maire de Montpellier racontent leur expérience auprès de Philippe Saurel. Ils ne sont pas de la même génération, ont un parcours professionnel différent, et partagent chacun une histoire singulière avec l’édile. Pourtant, ils décrivent tous un élu exerçant le pouvoir de manière « solitaire », l’absence de « ligne politique » et de projets qui fassent « rêver », ou encore une stratégie de « victimisation » avec un « art démesuré pour se créer des ennemis ». Plus détachés qu’amers, ils livrent leur analyse avec la légitimité d’avoir été recruté au cabinet de l’Hôtel de Ville mais surtout, pour la plupart d’entre eux, d’avoir fait campagne pour le dissident socialiste lorsqu’il était candidat à la mairie.

L’annonce est tombée dimanche dernier, dans les colonnes de Midi Libre : il y aura un Saurel V lors du premier semestre 2019. Bien que le maire de Montpellier semble réajuster les délégations de ses élus, son cabinet ainsi que le fonctionnement de son administration tout au long de l’année, le rendez-vous est déjà pris pour un nouveau remaniement d’ampleur, certainement l’un des derniers avant les prochaines municipales. « Philippe Saurel a besoin de ce turn-over excessif qui peut dégager une forme d’instabilité chronique ». Fabrice Palau, proche du maire de Montpellier depuis 1999 sait très bien de quoi il parle. En février dernier, le conseiller spécial en a fait les frais. Quelques semaines après la présentation à la presse de Sophie Salelles (ex-directrice de campagne du socialiste Jean-Pierre Moure aux dernières municipales) comme nouvelle directrice de cabinet, il s’est vu débarquer. La raison ? Officiellement : il a confié des places pour assister à un match de football du MHSC à Jacques Blanc, l’ex-président RPR de la région Languedoc-Roussillon. Mais pour plusieurs anciens collaborateurs au cabinet du maire, le malaise serait plus profond. « Il n’a confiance en personne, c’est un vrai handicap », confie François Delacroix qui se souvient être « resté en fonction 18 ans au même poste sous Georges Frêche ». Pour lui, « Philippe Saurel s’embrouille sur de simples rumeurs qui lui sont rapportées ». Mais François Delacroix va plus loin : « c’est une perte de temps inutile ». Le problème, selon Jean-Pierre Foubert, ex enseignant en urbanisme, viendrait de l’inspiration d’exemples antérieurs à sa prise du pouvoir. « Georges Frêche a pu éliminer des adversaires mais davantage à l’extérieur qu’à l’intérieur. Il savait transformer les fonctionnaires de la mairie en militant de sa cause, ce qui n’existe plus aujourd’hui ».
Dans un tel climat de défiance envers son propre entourage, comment Philippe Saurel construit-il alors son cabinet politique, ce dispositif de l’ombre précieux pour accompagner l’élu dans l’exercice du pouvoir ? « Vu les gens qu’il emploie, un cabinet politique n’est peut-être pas nécessaire. Les salariés n’ont pas de fiche de poste, ils ne sont pas employés pour ce qu’ils savent faire et ne savent pas vraiment pourquoi ils sont là. Il y a peut-être la volonté qu’il n’y en ait tout simplement pas afin de valoriser un élu fort », avance Fabien Nicolas, chargé de mission thématique entre 2015 et 2016 au 8e étage de l’Hôtel de Ville. Car pour la plupart des professionnels interrogés, il est extrêmement difficile d’être audible auprès du maire. Ce qui peut dérouter un collaborateur dont le rôle est de conseiller l’élu. « Notre fonction est aussi de savoir soulever des problèmes, puis y apporter des solutions. Nous nous devons, parfois, d’être en désaccord avec le maire. Il n’est pas de notre devoir de dire oui à tout et de retranscrire la parole divine », explique Romain Subirats, ex-chargé de mission. Recruté à l’automne 2014 par Philippe Saurel, cet avocat d’affaires devait alimenter l’édile sur toutes les réformes nationales susceptibles d’impacter la métropole, tous les sujets sur lesquels il pouvait avoir une parole politique et devait faire le lien avec les autres collectivités locales. « Je ne sais pas pourquoi mais mon travail n’a pas été entendu. N’avait-il pas le temps de lire mes notes ? Ma mission était-elle doublée par l’admlnistration sur certains points ? Je n’ai pas la réponse », relate Romain Subirats. Pourtant, novice en politique, il était venu avec beaucoup d’espoir : « je connaissais Philippe depuis quasiment tout petit. Nos liens se sont renforcés quand j’ai remporté les élections étudiantes à la fac de droit. Je l’ai donc soutenu pour sa campagne puis j’ai bossé pour lui car je pensais qu’il était possible de conduire une politique sans dogmatisme, sans arrangement d’arrière boutique. Être simplement efficace. Mais au fil du temps, je me suis rendu compte que le rôle du cabinet était assez limité, c’est pour cela que je suis parti. Je n’ai pas trouvé de sens à mon action. »
Tous décrivent donc la conduite solitaire de la gouvernance municipale et métropolitaine. « On découvrait ses annonces dans la presse », soupire Fabien Nicolas, un brin désabusé. Pourtant, surfant sur sa conquête du pouvoir contre l’appareil socialiste, le début du mandat ne laissait pas forcément apparaître ce sentiment là. Malgré la rupture de sa promesse de « maire à plein temps », Philippe Saurel s’est emparé de la présidence de l’agglomération pour mieux piloter le passage en métropole. Une opération concertée et réalisée sous le sceau du « pacte de confiance des maires ». Mais en juillet 2017, tout a volé en éclat. Le président de Montpellier3M a bouleversé son exécutif pour exclure de la gouvernance des communes importantes comme Castelnau-le-Lez ou Lattes. Désormais, il s’est mis à dos de nombreux maires comme par exemple Pierre Bonnal, l’édile du Crès, membre de sa liste aux régionales, ou encore Isabelle Touzard, maire de Murviel-les-Montpellier qui avait engagé un plan ambitieux pour l’écologie et les terres agricoles. Sur un autre plan, Philippe Saurel a initié le Parlement des territoires, une assemblée inédite qui permettait de consolider les relations entre les maires de différentes communes, d’Alès dans le Gard, jusqu’à Narbonne dans l’Aude. Une manière de faire de la politique en dehors des traditionnelles chapelles partisanes. « C’était une idée excellente ! Unique en France ! L’outil permettait à Philippe Saurel de fédérer autour de lui», commente François Delacroix. « C’était une démarche sincère. Des élus avaient la possibilité de se retrouver dans un espace souple afin de construire et porter ensemble des sujets structurants comme, par exemple, le contournement ferroviaire Nîmes-Montpellier par la ligne à grande vitesse », relève pour sa part Romain Subirats. Mais là encore, le maire de Montpellier a rapidement abandonné cette « nouvelle façon de faire de la politique ». Sans réelle explication… Fabrice Palau, ex-conseiller spécial livre sa grille de lecture : « avec Philippe Saurel, il faut s’adapter très vite à l’actualité, avec très peu de recul. Il faut se coller à la situation du moment donné et au vent qui tourne. (…) Le poids du pouvoir est très difficile à assumer, Saurel est contraint  de faire des choix, prendre des décisions ».

« L’art démesuré de se créer des ennemis »

Les élections régionales de 2015 sont passées par là. Elles peuvent avoir eu des conséquences sur des revirements visibles en dehors des couloirs de l’Hôtel de Ville. Avec un score de 5% (dont à peine plus de 1% dans tous les départements de la région Occitanie en dehors de l’Hérault), Philippe Saurel et sa liste Citoyens du midi se hissent en tête du 1er tour à Montpellier et dans seulement deux villages de la métropole. Selon François Delacroix, c’était un échec. « J’étais son directeur de campagne mais il ne m’a jamais consulté. Je ne servais à rien, je tournais en rond. Il n’a jamais délégué non plus la composition des listes dans les 13 départements, raconte le conseiller politique. Il a fait 6 000 km pour rencontrer tout le monde. En bon dentiste, Philippe Saurel reste manuel, il a besoin de toucher les choses, de les maîtriser pour être décontracté. Mais avec ce fonctionnement, votre efficacité est un peu réduite ». Et de compléter : « il n’a utilisé qu’un seul axe : Moi, je suis Philippe Saurel, maire de Montpellier. Or, au fin fond du Tarn et de l’Ariège, il était méconnu. » S’il y a un titre que le successeur d’Hélène Mandroux a remporté, c’est celui du candidat qui a le plus tweeté. Un trophée qui n’enchante guère Jean-Pierre Foubert, recruté pour évaluer les complémentarités entre les métropoles de Toulouse et Montpellier. « Les réseaux sociaux ont leur importance. Mais se baser exclusivement là-dessus est une erreur. Vous touchez peu d’électeurs et vous n’intéressez pas vraiment les votants âgés de plus de 50 ans », observe-t-il. De son côté, Fabien Nicolas essaie d’alerter. Tant bien que mal. « Quand les élus sont persuadés que tout ce qu’ils font est magnifique, ils n’entendent pas ». Impuissant, il assiste alors au phénomène de l’ultra-personnification de la fonction au travers des médias locaux, « connivents » selon Jean-Pierre Foubert. « C’est Philippe en trottinette, Philippe chemise ouverte sur la Comédie, Philippe chez les Miss le jour de son anniversaire… je ne sais pas combien il y a d’épisodes dans la série des Martine mais là, il y en a déjà eu beaucoup », ironise cet adhérent de l’association Militer autrement.
La seconde partie du mandat municipal est donc marquée par de récurrentes joutes verbales par presse interposée. Le climat s’est considérablement dégradé, non seulement avec quelques élus du conseil de métropole comme le sénateur Jean-Pierre Grand (LR) ou le maire de Lattes Cyril Meunier mais aussi avec le président du Département Kleber Mesquida (PS) et la présidente de la région Carole Delga (PS). Depuis plusieurs mois, Philippe Saurel fustige la gouvernance régionale : baisse de subventions pour l’opéra orchestre régional de Montpellier, débroussaillage d’arbres à proximité du lycée Joffre, non inclusion de la capitale héraultaise dans la carte des grands sites d’Occitanie, distribution de places de rugby à des jeunes pour le MHR etc. Les élus et militants de la France insoumise ne sont pas épargnés non plus. Tout comme certains acteurs du tissu associatif local. «Philippe Saurel ne peut pas avoir de partenaires politiques, encore moins dans la durée », analyse Romain Subirats. De son côté, François Delacroix déplore « un art démesuré à se créer des ennemis ». Selon l’ex-directeur de cabinet de Philippe Saurel (entre Fanny Ervera et Fabrice Manuel), « il voulait réparer les territoires, supprimer les cassures. Mais il a fait tout le contraire ». Et de s’appuyer sur deux exemples : « j’ai été le premier a fonder le mouvement des amis d’Emmanuel Macron dans l’Hérault. Mais quand Saurel a reçu le minsitre de l’économie, il ne m’a pas invité. Il a vu que je prenais du poids dans le mouvement, il fallait m’affaiblir. Pourquoi pendant les législatives il a fait la guerre à Frédéric Bort (candidat sans étiquette sur la 1re circonscription de l’Hérault, ndlr) ? Il n’y avait aucune raison. J’ai le sentiment qu’il craint l’intelligence des gens ». Mais habitué aux arcanes du pouvoir, François Delacroix a quand même rendu visite au maire de Montpellier, il y a bientôt 15 jours. « Je lui ai dit que Delga avait déconné sur cette histoire de grands sites mais je lui ai rappelé que lui aussi avait dérapé en affichant un panneau pour fustiger la Région pour le déboisement de quelques arbres. Les montpelliérains se sont dit qu’il réglait ses comptes avec nos impôts », explique-t-il. Et de regretter : « en tête à tête comme en public, je ne crois pas qu’il puisse reconnaître ses torts, alors que ce serait utile ». Jean-Pierre Foubert alerte, lui, sur « la tactique du complot et de la victimisation». Cette stratégie lui semble « très dangereuse ». Selon lui, « créer du conflit pour dire qu’on se bat, c’est aussi prendre le risque d’avoir à prouver que l’on fait des projets et que l’on va les réaliser ». Il est rejoint par  Fabien Nicolas, ex-militant du parti socialiste au sein des courants minoritaires : « se battre avec son voisin, c’est passer son temps. Surtout si vous n’avez pas de projet avec un but, des étapes à construire, un calendrier à respecter. Mais vous avez quand même l’impression de travailler ». De quoi rendre nostalgique François Delacroix. « Avec Frêche, tout était planifié, organisé. Là, en réunion, on ne faisait pas de véritable analyse politique. Il y avait n’importe qui et on ne pouvait pas tout dire ». Pour Jean-Pierre Foubert, « les conflits doivent avoir un enjeu, en existe-t-il ici ? Avec Frêche et Vézinhet (ex-président socialiste du conseil général de l’Hérault, ndlr), la ligne politique était définie. L’est-elle aujourd’hui ? Je ne sais pas ».

A la recherche d’un cap

Les dysfonctionnements évoqués par ces conseillers politiques de différente génération, qui ont mené par le passé des batailles très variées, peuvent-elles avoir des conséquences sur l’application des politiques publiques ? « Philippe Saurel a fait le boulot sur la proximité, la voirie, le bouclage de la ligne 4 de tramway », assure François Delacroix. De son côté, Jean-Pierre Foubert préfère nuancer. « Il n’a pas rien fait comme on peut l’entendre. Mais avec Frêche, il y avait plus de cohérence dans les nouveaux projets, l’action publique. Une création concernait tout Montpellier, c’était mieux expliqué. Et puis, il faisait rêver les gens. Certes, désormais il y a la contrainte de ne pas augmenter les impôts mais je ne crois pas que le déménagement d’un stade de foot va les enthousiasmer. La nouvelle gare TGV non plus ». Fabien Nicolas a, quant à lui, un autre point de vue. Pour l’ex-directeur de cabinet de l’université Paul-Valéry, « ce système a surtout des conséquences sur l’invention de nouvelles politiques publiques. Une mairie est une administration qui reproduit ce qu’elle a toujours su faire. Par contre, cela pose problème lorsque l’on veut innover, tenter de voir ailleurs comment cela fonctionne, reformater à l’échelle du territoire ».
A 18 mois des élections municipales, que fera donc ce petit groupe, un club des 5 qui se réuni désormais régulièrement ? Pour quelle candidature proposera-t-il ses services et ses compétences ? Pour François Delacroix, « c’est encore trop tôt. Aujourd’hui, Saurel est réélu, mais il reste un an et demi et s’il continue à faire des conneries… » Jean-Pierre Foubert va d’ailleurs dans le même sens en pointant la difficulté des oppositions « aussi bien à droite, que chez la France insoumise, les Verts ou le mystère Altrad ». Fabrice Palau, lui, est certain d’une chose : « il n’est pas question de retourner avec Philippe Saurel ». Pour l’heure, Fabien Nicolas préfère observer « la capacité de nuisance quand on est à l’extérieur du système ».  Quant à Romain Subirats, la multiplication de ses diners en ville et autres réunions en comité restreint pourraient révéler quelques ambitions municipales. « Malheureusement la ligne entreprise depuis 2014 ne m’incitera pas à faire campagne pour Philippe Saurel, répond-il au d’Oc. De là à ce que je reste tranquillement chez moi, c’est encore autre chose. » Pas d’amertume donc. Mais les couteaux sont déjà bien aiguisés.
Benjamin Téoule
Photo : Xavier Malafosse

Les derniers changements dans le système Saurel
Coralie Trigueiros n’exerce plus la direction du service presse depuis plusieurs semaines. Mauvaise pioche pour Benoit Roos, recruté durant le mandat pour assurer la direction de la communication. Il a été remplacé par Mélanie Leirens, qui était en charge des journaux municipaux. Serge Poitou n’occuppe plus ses fonctions au service du protocole.          

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