Font del Rey : une tour indigne à Montpellier

Depuis plusieurs décennies, la copropriété Font del Rey située sur la Place du Grand Mail, dans le quartier populaire de la Mosson à Montpellier, ne cesse de se dégrader. La centaine d’appartements présente souvent les mêmes symptômes : infiltrations d’eau, traces importantes d’humidité, installation électrique parfois défaillante représentant un danger pour les occupants, ventilation inefficace, absence de chauffage dans l’une des parties du bien… L’état des lieux a donc de graves répercussions sur la santé des habitants. Et les rapports du service d’hygiène de la Ville se multiplient. En vain ?

« A côté de nos conditions de vie dans cet immeuble, la tour d’Assas c’est presque un palais de luxe ». Depuis la seule fenêtre de son studio, au 7e et dernier étage de sa résidence, Nadia commente  la tour qui devrait prochainement être détruite, jusqu’à présent son vis-à-vis quotidien. Longtemps symbole du mal-logement dans un quartier périphérique de Montpellier gangréné par la pauvreté, la tour est pourtant presque enviée par le voisinage d’en face. Nadia s’est retrouvée au Font del Rey, une copropriété dégradée, suite à une séparation. Comme la plupart des occupants, la faiblesse de ses revenus, l’absence de garant, et la longue attente pour bénéficier d’un logement social (plusieurs années), l’ont contrainte à poser ses bagages dans ce studio en 2013. « Au début, on se dit qu’on n’est que de passage mais en réalité c’est impossible de trouver ailleurs ».Quelques traces de moisissures et d’humidité décorent cet espace d’une vingtaine de mètres carrés. La salle de bains se trouve dans « un état catastrophique ». « On a repeint les murs quatre fois en quatre ans mais ça reste pourri, déplore-t-elle. Puis, à force, tu abandonnes ». Chaque mois, elle paye pourtant un loyer de 470€. Sans enfants, sa demande de dossier Dalo (Loi sur le droit au logement opposable) est rejetée. « Il faut fermer le bâtiment et reloger les gens », s’indigne sa sœur. Si la plupart des habitants sont désormais à bout, c’est parce que la problématique n’est pas récente. Bien au contraire…

A la fin des années 60, Font del Rey ou La fontaine du roi est conçu dans l’urgence. Le but était de répondre à l’accueil des rapatriés d’Algérie tout en engendrant rapidement des recettes. « Il fallait parvenir à placer un maximum de studios dans de longs couloirs », se souvient Luc Doumenc qui a participé à l’opération en tant qu’architecte. Selon lui, « il s’est construit dans un souci de rentabilité absolue. Il n’était même pas question d’envisager des balcons ou des terrasses ». Désormais, deux tiers des appartements ont disparu après la destruction d’une partie de la résidence en 2007. Toutefois, l’édifice actuel abrite encore une centaine de logements, répartis entre T1 et F2. Le hall d’entrée est accessible à tous. Certains jours, il sent l’urine. Pour récupérer leur courrier à l’intérieur de boîtes aux lettres recouvertes de tags, certains locataires doivent ouvrir en force toute une colonne permettant de découvrir leur correspondance personnelle mais aussi celle des autres. L’ascenseur, lui, ne fonctionne pas toujours. Du coup, plusieurs familles redoutent de l’utiliser et préfèrent emprunter l’escalier. « Un jour, on a dû s’y prendre à plusieurs pour débloquer la porte car une femme enceinte était restée coincée », se remémore un résident. A chaque palier, c’est la même chose : le sol colle aux chaussures, diverses salissures tapissent les murs, différents câbles et tuyaux s’emmêlent à la vue de tous. Gaz, eau, on ne sait plus vraiment… Parfois, on se demande même si certaines traces sur les parois des parties communes ne sont pas  des résidus d’excréments ou de sang séché. « La sécurité, c’est zéro », peste un locataire qui paye son studio 490€ par mois.

 Les parties communes se ressemblent toutes. Inlassablement, d’étage en étage. Seule l’intensité d’odeurs nauséabondes peut permettre la distinction. Ou souvent la désagréable alchimie de l’émanation des cuisines individuelles et du reste d’habitations éphémères témoignant du passage de squatteurs. Autre similitude : des dizaines de logements sont alignés les uns après les autres dans un même couloir sans issue. Et plus on se rapproche des derniers appartements, plus il peut faire sombre. La cage d’escalier est éloignée d’une trentaine de mètres. « C’est lamentable, déplore un ancien qui vit ici depuis 1993. Mais je n’ai pas ailleurs où aller. » La typologie des portes d’entrée, elle, n’est pas homogène. Quand le numéro d’appartement y est inscrit, il peut l’être au simple feutre de couleur. Quelques-unes sont en bois, d’autres en fer quand certaines correspondent à la devanture d’appartements condamnés. Il s’agirait, selon nos informations, des derniers logements vacants du bailleur social de la métropole, ACM Habitat.

Derrière chaque porte, vivent quatre profils de personnes : des travailleurs précaires et célibataires, des familles, parfois recomposées, avec plusieurs enfants, dont un seul membre travaille, des retraités ou des personnes en situation irrégulière. Tous ne maîtrisent pas forcément le français. Et les appartements présentent souvent les mêmes symptômes : infiltrations d’eau, traces d’humidité, installation électrique parfois défaillante représentant un danger pour les occupants, ventilation inefficace, absence de chauffage dans l’une des parties du bien (chambre ou séjour ou salle de bains…). Dans le salon d’un deux pièces, une partie du plafond s’est effondrée. La gaine technique présente dans les salles de bains peut être entachée par des traces jaunes. Dans un appartement du 4e étage occupé par deux adultes et trois enfants, il a déjà été relevé, entre autres désagréments, le développement de moisissures sur une partie du plafond de la salle d’eau traversant le mur et atteignant un coin de la chambre pour couler ensuite le long du mur du placard. Régulièrement saisi par les locataires pour une demande d’enquête sanitaire, le service d’hygiène de la Ville de Montpellier multiplie les rapports. Encore récemment, le 16 novembre 2017, un inspecteur de salubrité est intervenu pour constater dans un F2 des traces d’excréments et d’humidité dans la salle de bain dues à un dégât des eaux. Des infractions sont donc relevées et « les manquements à la réglementation doivent être corrigés » par le propriétaire. Mais le 8 mars dernier, le dommage ne semblait toujours pas réparé. « C’est malheureux, ce n’est pas normal », se désole la personne âgée qui vit à l’intérieur. A côté de lui, sa femme a les larmes aux yeux. Elle crache du sang dans un petit pot. « Elle est malade », explique-t’il. L’état des lieux du Font del Rey a des répercussions sur la santé de ses occupants. Pire, une étape supplémentaire vient d’être franchie. Le 13 février 2018, une location du premier étage a été considérée comme relevant de l’état « d’insalubrité remédiable ». La cause ? « La dangerosité de l’installation électrique » et « l’absence de chauffage ». Le dossier est donc entré dans le giron de l’Agence régionale de santé, comme le veut la procédure.

Dans la plupart des cas, depuis le début des années 90, c’est la société Ciger Sud qui est propriétaire des logements ou qui en assure la gestion en tant qu’agence. Un nom revient quasiment de manière systématique : Didier Raymond. « Je cherchais à me loger et on m’a parlé de lui dans les cafés », « la cousine de ma femme me l’a suggéré », « un ami me l’a présenté »… « Monsieur Raymond » fait donc sa clientèle essentiellement grâce au bouche à oreille. Il le reconnaît d’ailleurs volontiers : « la plupart des locataires sont recommandés par un ancien de l’immeuble ». Pour le directeur de l’entreprise, son rôle dans l’indécence des logements ne doit pas forcément être mis en cause. « C’est bien souvent la responsabilité des locataires », réagi-t-il auprès du d’Oc. Car pour lui, « un appartement ne se dégrade pas comme ça ». Selon lui, « dès qu’il y a un problème relevé par le service d’hygiène de la Ville, j’interviens pour réaliser les travaux nécessaires. Après, il arrive que les entreprises s’y reprennent à plusieurs fois pour que les locataires honorent le rendez-vous ». Pourtant, plusieurs habitants de la résidence, ou acteurs proches du dossier, nuancent cette version. « Il fait appel à du personnel dont on peut douter de la qualité du travail », explique une locataire. Didier Raymond serait-il de mauvaise foi ? Le d’Oc aurait bien aimé savoir ce qu’il en était réellement en interrogeant notamment Emmanuel Pastor, inspecteur d’insalubrité habitué de la tour Font del Rey, comme nous l’a d’ailleurs conseillé le patron de Ciger. Mais sollicitée à plusieurs reprises, la municipalité de Montpellier n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.

Hormis cumuler des rapports d’enquête, que peut vraiment mettre en place la puissance publique ? Pour Souad Sebbar, déléguée du préfet de l’Hérault au quartier Mosson, « la résidence Font del Rey fait partie du périmètre de l’Anru 2 (Programme de l’agence nationale pour la rénovation urbaine, ndlr). Concernant l’avenir de l’immeuble, plusieurs scénarios sont actuellement à l’étude mais il est trop tôt pour se prononcer ».    Interrogé en aparté de la conférence de presse sur l’habitat abordable le 28 février dernier, Philippe Saurel, le maire de Montpellier et président de la métropole, balaye le sujet car « c’est du privé ». Pourtant, l’affaire s’est bien invitée dans les débats du conseil municipal. Le 17 décembre 2014, la Ville adopte la vente de six logements ACM au profit de la société Ciger. Son but ? « Assurer l’équilibre économique et social d’un ou plusieurs ensembles d’habitations ou d’un quartier connaissant des difficultés particulières », affirme Stéphanie Jannin, adjointe au maire, à l’époque en charge de l’urbanisme. Et de prétendre que Ciger « apparaît comme le bailleur le plus à même de gérer au quotidien cette propriété ». Les élus d’oppositions montent alors au créneau. Dans l’assemblée, deux visions politiques et idéologiques se confrontent. Djamel Boumaaz, à ce moment membre du groupe Front national, demande en vain « de retirer cette affaire pour avoir le temps de la réflexion » pointant de la part de la majorité municipale « une forme de déresponsabilisation ». De son côté, Michaël Delafosse rappelle qu’il n’existe pas de fatalité sur les copropriétés sévèrement dégradées. « Je pense qu’il faudrait prendre le temps avant d’engager cette cession, parce qu’ACM, c’est la maîtrise publique, donc c’est vous (Philippe Saurel, ndlr). Je dois avouer que l’engagement de cette société à rénover les logements…(…) sa parole ne me semble pas extrêmement crédible », déclare alors le socialiste. Quant à l’ex écologiste Mustapha Majdoul, qui siège désormais aux côtés de Philippe Saurel, il se questionne : « Pourquoi ACM préfère-t-elle se séparer de ces appartements plutôt que de s’engager dans un processus inverse, à savoir l’achat au fur et à mesure, pour dans une deuxième étape procéder à une véritable action de rénovation ? » Mais pour Samira Salomon, conseillère déléguée au logement, « il s’agit ici simplement d’assurer une cohérence, ce qui est déjà un premier pas pour améliorer l’habitat ». Et l’édile de compléter faisant directement allusion à la pré-campagne des élections départementales : « ceux qui découvrent l’eau chaude aujourd’hui sont mal intentionnés (…) Je veux bien que l’on s’occupe de toutes les copropriétés de la ville mais nous n’allons pas nous en sortir ».

Finalement, par la suite, la vente n’aurait pas eu lieu. Didier Raymond aurait reculé. Le motif ? « L’ambiance qui a régné pendant la séance et aussi un prix beaucoup trop élevé ! (200 000€ pour les six logements, ndlr) », justifie le directeur de Ciger. Aujourd’hui, une question se pose : Didier Raymond a-t-il réalisé les travaux de rénovation espérés par la municipalité montpelliéraine ? « Mes travaux faits dans les parties communes : mise en place des portes coupe-feu à chaque étage ainsi que la mise en service du système VIGIK pour la nouvelle porte d’entrée. D’autres suivront », se défend-il. Autre interrogation : la situation des habitants de la résidence Font del Rey s’est-elle vraiment améliorée ? Le d’Oc peut démontrer le contraire. Pour faire valoir leurs droits, les locataires peuvent attaquer Didier Raymond en justice. Mais la précarité dans laquelle ils se trouvent et la crainte de perdre un toit sous lequel dormir peut les freiner. Toutefois, le 10 janvier 2018, l’un d’eux a eu gain de cause. Didier Raymond a été ainsi condamné à réparer les nombreuses nuisances d’un appartement et à verser la somme de 2 500€ au titre du préjudice de jouissance. Entrouvrant ainsi la porte à de nouvelles poursuites…
Benjamin Téoule
Photo : Xavier Malafosse

Pour mieux vous informer, nous aurions bien aimé comprendre la stratégie d’ACM sur les copropriétés dégradées. Connaître son passif dans la résidence Font del Rey, en savoir plus sur sa capacité à agir, recueillir sa réaction suite à la vente de six logements au profit de Didier Raymond qui semblerait avortée… Mais comme pour la Ville de Montpellier, ACM Habitat, dirigé par Claudine Frêche et présidé par Philippe Saurel, n’a pas souhaité donner suite à nos sollicitations.

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