Rossignol, le baron qui voulait devenir pharaon

Véritable professionnel de la politique, Stéphan Rossignol, 56 ans, s’est emparé de La Grande-Motte en 2008 pour faire du Pays-de-l’Or son fief électoral. Au risque de se retrancher sur son territoire sans pouvoir aspirer à un destin national. Désormais, déterminé à laisser son empreinte sur la cité des pyramides, il porte le projet Ville-Port coûte que coûte. Quitte à braquer une partie importante de la population qui lui prédit sa perte politique.     
 
En 1968, La Grande-Motte accueillait ses premiers pionniers. Cette année, le demi-siècle de la cité des pyramides correspond aussi au 10e anniversaire de Stephan Rossignol à la tête de sa municipalité. « Enfin, c’est moins symbolique », sourit l’édile qui a le sens du calendrier. En lançant une vaste opération d’aménagement urbain, dont le projet emblématique nommé Ville-Port, et qui s’étend jusqu’en 2026, le maire LR divise la population. Pour la première fois depuis qu’il est élu, l’édile se heurte à la contestation programmatique d’une partie de ses administrés.  « Ces projets sont politiquement sensibles », reconnait-il. Puis de s’avancer : « quand je suis arrivé au pouvoir, il y avait des cartons d’études ! Tous mes prédécesseurs en ont parlé…J’assume mes responsabilités, je veux conduire ces opérations avec les conséquences que cela peut représenter ». L’enjeu : devenir le maire bâtisseur plutôt que bétonneur. Et peu importe, s’il se met électoralement en danger. Car tout au long de sa carrière, Stephan Rossignol a su rebondir pour se repositionner.
Avec plus de 30 ans d’expérience, le maire de La Grande-Motte a fait de la politique son métier. Lui préfèrera qualifier son activité de « vocation ». Originaire de la Lozère, Stéphan Rossignol adhère au RPR en 1979, à l’âge de 17 ans.  Quatre ans plus tard, il découvre son premier mandat en devenant conseiller municipal de Ganges. En 1986, le cévenol rejoint la capitale pour travailler comme assistant parlementaire du député de Seine-Saint-Denis Eric Raoult. Trois ans plus tard, il intègre le cabinet de Jacques Blanc au Conseil régional, une institution qu’il ne quittera plus. En 1998, il passe de l’ombre à  la lumière, abandonnant ainsi la rédaction de notes et de discours pour être élu vice-président de la collectivité. La présidence de la Région ? Il ne peut qu’en rêver. Stéphan Rossignol ne présidera qu’un groupe d’opposition. Car en 2004, c’est Georges Frêche qui remporte la mise balayant alors 12 ans de gouvernance régionale par la droite. Jusqu’à présent, celle-ci ne s’en est d’ailleurs jamais remise.
Désormais, pour peser et asseoir ses ambitions, le lozérien doit trouver un fief. Après avoir tenté sa chance une première fois en 2001, Stephan Rossignol s’implante définitivement à La Grande-Motte en remportant les municipales de 2008. Le but ? « Dépoussiérer la belle endormie ». Bien plus qu’un port d’attache dont l’électorat serait acquis d’avance, l’édile fait de sa station balnéaire une cité imprenable. En 2014, malgré la fronde contre la rénovation de l’avenue de l’Europe, il est réélu maire dès le premier tour de scrutin. Surfant sur ce succès, il vise la présidence de la communauté d’agglomération du Pays-de-l’Or. Avec la complicité de Stéphane Muscat, son directeur de cabinet devenu depuis son directeur des services, il manœuvre pour ravir le pouvoir à Yvon Bourrel, pourtant maire de Mauguio-Carnon, la ville centre du territoire.
Malgré ce parcours d’apparatchik bien installé, Stéphan Rossignol ne parvient toutefois pas à se forger un destin national. Coincé entre la Camargue et Montpellier, l’édile apprécierait de s’envoler plus souvent vers Paris. En 2012, la députation lui échappe au profit de Patrick Vignal (ex PS). Cinq ans plus tard, le terrain semble cette fois-ci bien plus propice. Son salut doit venir de sa fidélité envers François Fillon. L’ancien Premier ministre qu’il a accueilli à plusieurs reprises remporte la primaire de la droite et du centre pour conquérir l’Elysée. Aucun doute : l’alternance est inévitable, la victoire est tracée. La carrière de Stephan Rossignol peut enfin prendre un nouvel élan. « Je veux jouer un rôle dans la présidentielle », lâche alors l’édile dans la presse. A La Grande-Motte, la rumeur veut même que le maire s’apprête à quitter ses administrés pour devenir secrétaire d’Etat délégué au tourisme. Mais on connaît la suite… Tout s’écroule : François Fillon s’enfonce dans les affaires et rate une élection imperdable. Stephan Rossignol reste alors au chaud. Il ne part pas aux législatives mais envoie l’une de ses adjointes boire la tasse. Les sénatoriales ? « Il n’a pas la main sur le parti donc c’est terminé. Il est bunkerisé », persiffle un élu de sa famille politique.
Mettre la main sur la fédération héraultaise des Républicains, il y a bien sûr pensé. Mais en politique, la gourmandise n’attire pas que des amis. En 2016, Stéphan Rossignol, filloniste solitaire, ne sort pas vainqueur d’une guerre de clans  au sein du parti alors contrôlé par Nicolas Sarkozy. Il se fait recaler pour un défaut de cotisation avant même de pouvoir concourir contre le député Elie Aboud. La sanction de son grand appétit ne s’arrête pas là : venu protester contre son sort auprès de l’ancien président de la République en déplacement à Nîmes pour un meeting, le maire de La Grande-Motte se fait tout simplement humilier par l’impétueux Sarkozy.
Alors quelle position adopter aujourd’hui ? « La fédération de l’Hérault est plutôt malade. Elle a besoin d’être revitalisée, persiste Stéphan Rossignol. Pour le national, je laisse la chance à Laurent Wauquiez. Je ne vais pas rejoindre En Marche ! qui semble pourtant porteur en ce moment ». Cette fois-ci, pas question de se mouiller : « wait and see ».
 

« Rossignol ? Personne ne peut émerger à ses côtés »

Comme tout baron, Stephan Rossignol n’apprécie guère l’idée qu’un autre élu puisse lui faire de l’ombre. Impensable donc de soutenir son adjoint Brice Bonnefoux lorsque ce dernier dévoilait ses velléités pour les dernières législatives. Consolider la droite sur le Pays-de-l’Or ne semble pas non plus être l’une de ses priorités. Ses rapports sont d’ailleurs devenus inexistants avec Laurent Cappelletti, tête de liste Les Républicains aux précédentes municipales de Mauguio. « Il est passé chez Agir Les constructifs. Il n’a écouté aucun de mes conseils », soupire l’édile des pyramides. Mais Laurent Cappelletti de nuancer : « si l’on suit ses recommandations, on va droit dans le mur. On se détruit ! Il est bien sympathique mais personne ne peut émerger à ses côtés. Il passe son temps à vouloir pulvériser les personnes susceptibles de lui ôter un peu de lumière ». Un des cadres du parti livre son explication. « Stephan ne rayonne plus dans le département. Il a perdu son aura d’antan. Du coup, il s’est enfermé dans sa mairie ».
 

2020, l’élection de trop ?

Sur le papier, Stephan Rossignol devrait logiquement être réélu en 2020. Au conseil municipal, en moins de trois ans, son opposition a fondu de moitié. Mais en réalité, la situation pourrait se révéler bien plus complexe.
Ces dernières années, dans la commune portuaire, le Front national n’a cessé de progresser. Départementales (40,97% en duel au 2e tour), régionales (41,84% en triangulaire au 2e tour) présidentielles (44,5% en duel au 2e tour)… L’édile le reconnait volontiers : « avec la montée de l’insécurité et de l’immigration, l’électorat frontiste s’est institutionnalisé ». Mais il préfère relativiser : « sur le littoral, c’est ici qu’il est le mieux contenu en comparaison avec des villes comme Palavas ou le Grau-du-Roi. Ensuite, l’échec des présidentielles et les guerres internes ont fait beaucoup de mal au parti de Marine Le Pen qui n’est plus dans une phase ascendante ».  Toutefois, le danger n’est pas toujours là où on l’attend. Car à sa gauche, Stephan Rossignol devra se confronter au mouvement d’Emmanuel Macron. Si En Marche ! dépose une liste, le maire sortant pourrait bien se retrouver pris dans un étau infernal. Et Stephan Rossignol l’a bien compris. « Je reste optimiste mais le président de la République grignote à droite et s’attaque à nos parts de marchés ». C’est d’ailleurs sur la droite que l’élection se jouera : en 2012, quand François Hollande remportait l’élection présidentielle, plus de 70% des grand-mottois ont préféré voter pour Nicolas Sarkozy.
 

Discussion apaisée

Pour aborder cette seconde partie de mandature municipale, Stephan Rossignol préfère ne pas s’agiter. Considéré par plusieurs observateurs comme un bon orateur, il entretient plus que jamais une image consensuelle. Il se réjouit de la coopération avec la métropole de Montpellier sur Maera, la station d’épuration, ou BoCal, une opération pour valoriser les produits culinaires locaux et de qualité. Avec le serpent de mer du redécoupage territorial, le maire de La Grande-Motte et président du Pays-de-l’Or regarde aussi vers le Grau-du-Roi (Gard). « Nous devons voir la possibilité d’un rapprochement entre nos deux territoires. C’est d’ailleurs le rêve de l’état », commente Stephan Rossignol. La mise en place d’un partenariat sur le salon des emplois saisonniers va dans ce sens. A l’agglo, la hache de guerre avec Yvon Bourel, son prédécesseur, semble momentanément enterrée. « Ca s’est nettement apaisé. Nous sommes dans une période de sérénité. Je veux rassembler. J’ai proposé au 1er adjoint de Mauguio de prendre une vice-présidence. J’observe aussi que Mauguio vient de réaffirmer son attachement au Pays-de-l’Or », sourit Rossignol. Terminé donc les manœuvres politiciennes en faisant alliance officieusement avec les écologistes de la Fabrique citoyenne pour affaiblir le maire sans étiquette de Mauguio.
Concentré sur la réussite des grands projets programmés sur sa ville, Stephan Rossignol a arrêté de mener plusieurs combats de front. Car s’il souhaite inaugurer l’achèvement de son œuvre, l’édile devra rempiler pour un troisième mandat. L’occasion pour lui de talonner René Couveinhes (1974-1993) au classement de longévité des maires de la commune. Pas encore pharaon donc mais bien baron.
Benjamin Téoule
Photo : Xavier Malafosse
L’entretien avec Stephan Rossignol s’est déroulé avant les deux législatives partielles des 28 janvier et 4 février où le parti Les Républicains s’est imposé face au parti de la majorité présidentielle dans le Territoire de Belfort et dans la 1re circonscription du Val-d’Oise.
 
Un talon d’Achille nommé Serge Durand
Serge Durand, à la tête de l’Hôtel de Ville grand-mottois entre 1995 et 1999, désormais conseiller municipal d’opposition, mène la vie dure à Stephan Rossignol. Si le premier vient d’être débouté en appel après avoir attaqué le second pour diffamation, leur relation reste exécrable. « Il est dans le conflit permanent, il ne connait que l’invective. Il passe ses journées à ruminer le passé », regrette l’édile actuel.
Le paroxysme du conflit remonte à décembre 2014. L’ancien maire de la station balnéaire, premier notaire de la commune, condamné en 2000 pour détournement de fonds publics et usage de faux, a porté plainte contre x pour détournement de biens et fonds publics, délit de faux et usage de faux, et atteinte à l’égalité des candidats dans des marchés publics (Cela concerne notamment l’éclairage public). « Serge Durand croit que tous les maires sont comme lui », soupire Stephan Rossignol. Mais par la suite, différents acteurs du dossier sont auditionnés par les enquêteurs, dont des élus et des agents communaux. En juin 2016, la mairie et ses services techniques sont perquisitionnés par plusieurs policiers de la brigade financière de Montpellier pendant quasiment toute une journée. Et selon nos informations en provenance du parquet de Montpellier, l’enquête serait toujours en cours. La bataille judiciaire entre Serge Durand et Stephan Rossignol pourrait donc ne pas avoir encore dévoilé son dernier chapitre.
 
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