Une nuit avec SOS Médecins

Leur cabinet, c’est chez vous ! 24h/24, les généralistes de « SOS médecins » arpentent les rues de Montpellier, gérant petites inquiétudes et gros bobos. Et même la nuit, malgré le calme apparent d’une ville endormie, les appels pleuvent… Un seul docteur doit concilier l’impossible : gérer un planning constamment bousculé, résister à la fatigue, sans jamais oublier rigueur, empathie et humanité. Du coucher au lever du soleil, le d’Oc plonge dans les maux d’une ville en pyjama…

 

« Prévoyez du Red Bull, du Coca et des sandwichs. C’est long, une nuit ! » Mercredi 29 mars, rendez-vous à 19h30, à deux pas du Peyrou. Le docteur Ivan Kotovtchikhine sort sa Kangoo du garage, installe son caducée, et le panneau SOS Médecins. De 20h à 8h, il va assurer seul la garde de nuit à Montpellier, Castelnau et Juvignac. Grand et costaud, hirsute, mais fringant, le trentenaire en impose. Cela tombe bien : il va falloir être solide pour tenir pendant douze heures…

 

19h35 : Direction la Paillade

Ivan rejoint à La Paillade son confrère Mathieu Rouet, qui termine sa garde de jour. Pas besoin de GPS : « je connais presque toutes les rues, sourit le docteur. La nuit, mieux vaut s’y retrouver pour gagner du temps. » Il récupère le terminal CB/Carte Vitale, et un smartphone avec le logiciel des consultations. Jusqu’à 1h du matin, un standardiste répond au téléphone, filtre les demandes, et adresse au médecin les fiches patients (symptômes, coordonnées…). Le médecin n’a aucune idée de ce qui l’attend. « C’est ça qui est super sympa. C’est un peu l’aventure. » Une chose est sûre : il verra du monde. « On aura peut-être une vingtaine de consultations. Mais on a beaucoup plus d’appels : on limite les visites. » Car les règles sont claires : SOS Médecins a un rôle de « permanence de soins ambulatoires ». Chaque visite doit être justifiée par le médecin. Au téléphone, Ivan effectue donc un premier tri. « L’objectif n’est pas de faire du chiffre. Le sous-effectif médical est tel qu’on ne prend pas de vraies pauses, pendant une garde. Il faut tenir douze heures… » La seule exclusion totale : les urgences vitales : « Pour cela, il y a le SAMU et les pompiers. »

 

20h00 : Un large territoire

Ivan identifie la pharmacie de garde, signale sa garde au Samu, et fait le plein d’essence. « En une nuit, je peux rouler plus de 70 km ! On va partout, à part deux zones : la rue Pierre-Cardenal (Mosson) et le Petit-Bard. Car y a eu de vrais soucis. » Les autres cités, il les connaît par cœur. « Quand on est SOS Médecins, il n’y a pas de problème. Mais on préfère rester discret. Dans une résidence, je me suis déjà fait courser et menacer ! » Pas de quoi l’inquiéter. « J’ai travaillé 5 ans à Aulnay-sous-Bois et Sevran. Là bas, il y a la Cité des 4000. C’est autre chose… » Soudain, le téléphone s’affole. Cinq patients le réclament : Richter, Rondelet… et la Paillade ! Autant commencer sur place. Tous les parkings sont pleins : le docteur se gare en double file, caducée visible. « En général, les policiers tolèrent. Mais il ne faut pas oublier les warnings : malgré le panneau SOS médecins, j’ai déjà été verbalisé. »

 

20h40 : Première consultation

Une maman seule le reçoit, pour ses deux enfants. Elle appelait pour la première fois SOS médecins « parce que c’était le plus simple. Aller aux urgences aussi tard, sans voiture, c’est difficile… » Le garçon a de la fièvre depuis quatre jours. « Est-ce que tu as mal à la gorge ? Est-ce qu’il a eu la diarrhée ? A-t-il des allergies, des soucis de santé ? » Le thermomètre annonce 39,6 degrés. « Vous lui avez donné du doliprane ? » Le médecin contrôle les oreilles, la bouche. « Oula oui ! Une angine vésiculeuse ! » Il invite la maman à regarder : « vous voyez : il y a comme un aphte sur l’amygdale. » Ivan appelle le pédiatre de garde au CHU. « On a de bons rapports. Un second avis est toujours utile. » Le médecin se montre pédagogue : « Il faut qu’il boive beaucoup. Il peut avoir mal à la gorge demain, donnez-lui du miel. Par contre, si dans la nuit, il frissonne, ses lèvres deviennent bleues, il faudra tout de suite appeler le 15, cela ne pourra pas attendre demain ! » La grande sœur pourrait avoir les mêmes maux. La consultation se termine au bout de 40 minutes après avoir géré courriers, ordonnances, carte vitale. « Dans la santé, il faut savoir prendre le temps… »

 

 

 

21H20 : Optimiser son chemin

Un patient est signalé à Castelnau. « Malheureusement, il est loin de tous les autres… il risque d’attendre un certain temps. » Car le médecin doit être pragmatique dans son parcours. « Ce n’est pas forcément dans l’ordre des appels. On estime un coefficient entre l’urgence, la distance… » Le médecin avale un sandwich club rosette. « À cette heure-là, il faut du salé, des sucres lents. On tient plus longtemps ! » En cinq minutes, il rejoint une autre maman seule à la Martelle. Le médecin examine le petit, occupe les frères et sœurs en leur prêtant son thermomètre et son stéthoscope. « La suite dira ce qu’il a exactement. Le plus important, c’est qu’il boive. Je vais vous laisser des solutions de réhydratation. » Le médecin n’a pas posé de diagnostic. « Il était vraisemblable que cela soit une gastro. Mais je ne le dis pas sans certitude. » La montre tourne. « Le temps passe vite, trop vite, on a fait que deux visites… » Le doc’ fonce à Rondelet. Une jeune femme évoque une infection urinaire, confirmée par une bandelette. Ivan prescrit trois jours d’antibiotiques. « Je vais vous en donner pour la nuit. Après, vous commencez l’ordonnance. Buvez beaucoup d’eau. » Pour elle aussi, c’était la première fois avec SOS médecins : « J’avais trop mal… Attendre ici, c’est mieux qu’aux urgences ! »

 

22h05 : Pas facile, l’Écusson !

« C’est bien, on a récupéré un peu de temps. » Le smartphone signale fièvre et mal de tête, rue Saint-Guilhem. « On ne peut donc pas exclure une urgence vitale ! » Le médecin craint d’être bloqué à l’entrée de la zone piétonne. « Nous n’avons pas de bips. Il faut sonner, expliquer aux agents. Souvent, ils sont compréhensifs. Mais cela m’est arrivé qu’on me refuse l’entrée… » Ce soir, l’agent ne fait pas d’histoires. Sur place, patiente et docteur semblent gênés : ils se connaissent par l’école des enfants ! Après coup, il sourit. « C’est rare de croiser des gens que je connais… »

 

22h35 Un certificat de décès

Une famille a demandé le médecin suite au décès d’une dame âgée. « On essaye de ne pas trop faire attendre. » Il ne facturera pas de consultation. « Parler d’argent devant un défunt, c’est indécent… » Si une autopsie n’est pas nécessaire, le certificat de mort naturelle aura une valeur légale. On laisse le docteur rejoindre l’appartement. Au bout de 15 minutes, il revient, touché. Il cherche à arrêter de fumer, mais ce soir, il craque. « Un médecin les avait prévenus que l’on s’approchait de la fin. Mais être au contact des proches, de la douleur des autres, on ne peut rester insensible. Il faut temporiser, rassurer les gens. Il faut aussi tenter de les déculpabiliser : parfois, on peut voir la mort comme un soulagement. »

 

23h27 : Le retard se réduit

Sept patients attendent. « C’est encore raisonnable, par rapport à d’autres nuits ! » À la Paillade, un patient lui a posé un lapin en partant aux urgences. « Là-bas, ils vont attendre 4 heures. Alors que je suis là… Ils auraient pu prévenir ! » Ivan ingurgite un Red Bull, la boisson énergétique. « C’est du préventif. Vers 5h du matin, quand cela devient dur, j’ai l’impression que ça m’aide. » À Malbosc, un couple l’attend dans un joli appartement, où la télé diffuse une émission de faits divers. Le docteur comprend que la dame est enceinte, discute de la première échographie. « Recevoir le médecin à la maison, cela rassure », confient-ils, alors que le futur papa sort des gâteaux. Vous buvez quoi ? « Pour tenir, c’est coca et Red Bull » plaisante le médecin. L’hôte s’éclaire : il travaille pour la boisson énergétique ! Ivan a beau refuser, il repartira les bras remplis de canettes !

 

00h27 : Castelnau, pas pratique

« On commence à entrer dans le dur… » Les rues sont désertes. Ivan avale son second sandwich en conduisant. Il rappelle le patient de Castelnau. « C’est le docteur. Excusez-moi pour cette attente interminable. Je vais passer. » Ivan raccroche, désolé. « J’ai juste traité les premières urgences, les bébés, le décès, et les patients sur le chemin ! » Sur place, le malade est cloué par une hernie discale. La télévision poursuit le même reportage qu’à Malbosc. « Vous avez envisagé l’opération ? » L’homme fait la grimace. « L’objectif est de vous soulager. Mais la douleur a des causes neurologiques. On peut comparer cela à une douleur de dent. » Il lui laisse des calmants pour la nuit. « Mais il faudra bien faire le point avec le neurologue. Et si la jambe s’engourdit, appelez le 15. » Les ordonnances sont désormais datées du jour suivant.

 

1h00 : Le médecin devient standardiste

« SOS médecins bonsoir ? » Le téléphone sonne sans cesse. Désormais, Ivan est seul à gérer appels et visites. En décrochant, il commence par des conseils : « Vous avez essayé de prendre du Spasfon ? Vous avez du doliprane ? » Cette nuit, la moitié des appels concernent des gastro-entérites. « Certains patients ont l’impression qu’ils vont mourir demain ! Ils veulent un médecin tout de suite. Il faut trier, car je ne pourrai pas aller voir tout le monde. » Comment résiste-t-il à tous ces virus ? « La première année, j’étais tout le temps malade ! Mais je dois être un peu immunisé… »

 

2h30 : En mode automatique

Le docteur commence à cligner des yeux. « Il faut savoir faire des pauses. C’est préférable, même pour les patients. Mais ça va aller. » Il enchaîne les visites, écoute les patients, administre piqûres ou traitements, tout en répondant au téléphone. « Il est quelle heure ? Je perds le compte… » Son téléphone signale des SMS : « S’il vous plait, docteur, je suis gravement malade… » « Docteur, j’ai vraiment mal ». Ivan comprend. « Oh non, un patient a récupéré mon numéro… » Au bout de 90 minutes, il peut rejoindre l’homme aux SMS : celui-ci descend pour l’accueillir ! « Je souffre, j’ai une intoxication. » Le médecin regarde la table : « en ce moment, la harissa, mieux vaut éviter » ! Il lui laisse de quoi moins souffrir. Le téléphone s’est calmé. « Ça y est, on est à jour ! Là, si tu te poses, tu t’endors ! » Il en est à son troisième coca. « Il faut passer au sucré. » Cookies, petit lu, bonbons Ricola, c’est l’heure du goûter. Et du seul passage aux toilettes de la soirée !

 

5h : SOS, une vocation

Ivan se dévoile. Âgé de 37 ans, l’homme s’est installé il y a quelques années à Montpellier. Avant cela, il a étudié à Rennes. Son parcours est très varié : campagne, banlieue parisienne, soins palliatifs, et même Tahiti, et la Nouvelle-Calédonie ! Pourquoi SOS ? « Le système de gardes me correspond bien. Si j’étais en cabinet, j’aurais un peu peur du vide. Tous les matins dans le même bureau, sur la même chaise, avec la même vue… J’ai besoin de liberté, d’imprévu, d’action. » Les nuits ? « J’aime quand la ville est calme. Et je n’ai pas de souci pour dormir en décalé. » Et cela correspond à ses envies de famille. « J’ai trois enfants. Je peux aller les chercher, assister aux activités. Je les vois grandir. Je ne vivrais pas cela si j’avais un cabinet… »

 

5h30 : le téléphone se réveille

Un homme est bloqué par une énorme migraine dans un hôtel du Millénaire. En chemin, le téléphone s’affole : il faut s’arrêter sans cesse pour répondre, rassurer, noter… « À cette heure, on a souvent les angoisses de fin de nuit. Des patients potentiellement anxieux, dépressifs, qui ont ruminé sans dormir. Mais aussi ceux qui se réveillent, en se sentant malades… »  Dans sa chambre d’hôtel, l’homme semble mal en point. Ivan l’examine, puis appelle le neurologue de garde. « Vos collègues peuvent vous emmener aux urgences ? Le spécialiste vous attend. Là-bas, on pourra vous soulager réellement. » Il regarde son téléphone : trois appels en absence. La tournée reprend. « C’est le moment le plus dur. Quand la lumière apparaît, à l’Est, on sent vraiment la fatigue. Mais c’est beau… » À 7h, le standard est de retour. Dans un froid grisant, Ivan, le regard brumeux, assure les dernières visites.

 

8h : Rentrer chez soi

Ivan retrouve le même collègue qu’il y a douze heures, à Richter. « Cette nuit, on a donc vu 17 patients. Ce n’est pas énorme… » Pas énorme ? Ivan a parcouru près de 50 km, traversé Montpellier plus de huit fois, géré des dizaines d’appels… « On n’a pas connu de cas vraiment compliqués, ou de détresse vitale. » Son regret : « ce sera un peu juste pour voir mes enfants avant qu’ils aillent à l’école. Quand je peux, c’est mon petit plaisir du matin. » Au final, il sera chez lui vers 9h. Ivan s’accordera 5 heures de sommeil. Mais pas plus. « Sinon, je ne dormirai pas le soir. Le réveil sera un peu dur, mais cela ira après une bonne douche ! »

 

Gwenaël Cadoret

Photos : Xavier Malafosse

 

Une maison médicale de garde

SOS médecins tient maison médicale de garde à Près-d’Arènes, accessible de 20h à minuit. « Elle ouvre quand les cabinets médicaux ferment », précise Ivan. L’espoir : que le lieu permette de limiter les consultations à domicile. Et soulager les services d’urgences ? « Pour les habitants du sud de la ville, c’est une alternative intéressante. » Pour réserver les services des Urgences… aux vraies urgences : plaies, fractures, et tout ce nécessite analyses, radio, chirurgie…

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