Frédéric Lafforgue, le dauphin de Castelnau

 Il a le sens du timing. Et a su se montrer patient. Futur maire de Castelnau-le-Lez le jour de ses 50 ans, Frédéric Lafforgue va, sans se frotter au verdict des urnes, s’installer sur le fauteuil jusque-là occupé par Jean-Pierre Grand. Choisi par son mentor, ce comptable, adjoint délégué à l’urbanisme, aux travaux communaux et au développement durable va endosser l’écharpe de maire à compter du 30 septembre 2017. Cadeau d’anniversaire déguisé en mission commandée ou marche pied vers un mandat à durée indéterminée ?

 

En prenant la relève d’un ténor de la politique aux commandes de la deuxième commune de la métropole depuis 34 ans, le challenge est de taille pour l’apprenti maire, après 22 ans passés dans l’ombre du patriarche. Frédéric Lafforgue peut dire merci à la loi sur le non cumul des mandats, et surtout à l’illustre maire castelnauvien qui lui a mis le pied à l’étrier et se prépare depuis des mois à l’introniser, pour se concentrer sur son mandat de sénateur. Et mieux tirer les ficelles à distance raisonnable ?

 

Le pied à l’étrier

Dans le sillage de l’illustre maire de la droite locale, le futur premier édile de Castelnau-le-Lez se voit récompensé pour bons et loyaux services. Quitte à faire grincer les dents des récalcitrants au sein de la majorité municipale de la liste d’Union Républicaine. Manque d’épaisseur, notoriété à construire… « Sur trente-trois, j’en compte deux », balaie le sénateur-maire évoquant les probables dépités. « C’est toujours les moins bons qui s’y verraient. Comme pour les législatives, ce sont le plus souvent les plus mauvais…» Si ça a pu râler en coulisses, aucun n’a frontalement contesté cette décision, fait-il savoir. Le fait du prince ne se discute pas. L’horizon des municipales de 2020 est évidemment en ligne de mire. Qu’en sera-t-il d’une gouvernance en « bon père de famille » de la ville à la dynamique urbanistique échevelée, après l’empreinte de plus de trente ans laissée par l’héritier de Jacques Chaban-Delmas ?

 

Jean-Pierre Grand en compagnie de son successeur Frédéric Lafforgue

 

Fils spirituel et politique d’un dissident de la droite locale, Frédéric Lafforgue a eu le temps de se préparer. Embarqué au conseil municipal par Jean-Pierre Grand en 1995, il a été délégué à l’activité économique (jusqu’en 2001),  puis à l’éducation, l’insertion et l’emploi (2001-2008) avant de se voir confier l’urbanisme. Un lieutenant loyal qui s’est vu, au détour d’un déjeuner le 24 juillet 2015, proposer les clés de la mairie par Grand, devenu sénateur. L’offre ne se refuse pas.

 

Le test des départementales de 2015

Venu « conquérir Montpellier » en 1983 après être descendu d’Orléans sa ville natale et une tentative avortée en fac de pharmacie, le jeune Frédéric bifurque sur un BTS de comptabilité.

Si son maître en politique se voyait déjà maire de Castelnau et sénateur dès l’adolescence *, Frédéric Lafforgue, lui, n’avait pas l’ambition politique autant chevillée au corps. Diplômé en expertise comptable et financière, il rencontre sa future épouse avant de s’installer dans la ville qu’il va prochainement diriger. C’est le jour de son mariage, un 1er octobre 1994, que Jean-Pierre Grand lui met le grappin dessus en lui demandant de rejoindre sa liste. « J’avais ma carte au RPR, je suivais les campagnes électorales. Sa permanence était en face de chez moi », se souvient-il. Qu’a donc pu déceler le ténor de Castelnau en ce jeune comptable de 27 ans, vierge de toute expérience politique ? « Quand on a ma vie politique, on a eu le temps de se forger une opinion sur les qualités des hommes et des femmes qui composent le paysage local », confie le maire, assuré des compétences de son poulain qu’il voyait déjà au Conseil général. « Six mois avant l’élection, il me dit : je pars à la députation. Si je suis élu, tu vas au CG mais personne ne doit le savoir En 2002, le jour de ses 35 ans, Lafforgue devient le benjamin du Département. Mais ce sont les départementales de 2015 qui auront été son tremplin. « Je ne voulais pas y aller », raconte l’intronisé. Mais on ne dit pas non au mentor, qui lui prédit un joli 60 %… « J’ai fait 59,8 % », sourit Lafforgue. L’omnipotent chef de file aurait donc du flair ou une réputation suffisante pour rallier ses supporters à la cause de son héritier. Dans cette transition en douceur en plaçant un disciple formé à sa façon, certains observateurs voient la garantie pour le baron local de poursuivre son « œuvre »  de développement à tout crin de la commune. Apprécié pour sa courtoisie et son efficacité, son remplaçant va devoir faire son trou.

 

Un futur maire trop discret ?

Pour Henri Rouilleaut, conseiller municipal de l’opposition (Castelnau Demain), le choix d’un successeur « transparent » présente l’avantage de ne plus avoir à se confronter au tempétueux sénateur. En ces temps troublés par un regain d’appétit citoyen pour une moralisation de la vie politique et un désir de transparence, justement, l’irréprochabilité des élus est scrutée plus que jamais. Un candidat Les Républicains déchu en a fait les frais à la présidentielle… « En 22 ans à la mairie, j’ai dû me faire rembourser deux notes de frais », assure Frédéric Lafforgue. « Ma femme ne sera pas embauchée, ni mes filles prises en stage. » Promis, donc, pas de Lafforgue gate en perspective.

 

Pose de la première pierre de la résidence le Prado-Concorde

 

L’avenir qui s’ouvre à Frédéric Lafforgue nous dira assez vite  s’il campera le rôle du « simple exécutant des décisions de Jean-Pierre Grand », dixit un observateur sceptique qui préfère rester anonyme et si une fois aux fonctions, il saura marquer Castelnau de son sceau « en se montrant plus sélectif en termes de nouvelles constructions. » Visant 25 000 habitants d’ici quatre ans et 30 000 « dans moins de dix ans », il faut bien construire, aménager, bétonner… et faire travailler le BTP. Quant à la ligne de tramway, il a bien fallu l’amortir et jouer le jeu, confie Frédéric Lafforgue. Pour la « modique » somme de 424 millions d’euros, « l’Etat a demandé une contrepartie. »

 

En chantier perpétuel

En plein chantier de l’éco quartier du Caylus, Henri Rouilleaut et les membres de l’opposition ont réussi à sauvegarder un puits gaulois trouvé au beau milieu du terrain, qui jouxte Jacou, en faisant modifier le plan d’aménagement. Les 640 habitations (dont 30 % de logements sociaux) sont déjà sorties de terre, sous la houlette du puissant aménageur GGL groupe. Gourmand en construction de programmes immobiliers qui font de la commune un chantier à ciel ouvert quasi permanent, Jean-Pierre Grand a accéléré la cadence comme pour vaquer à ses occupations de sénateur l’esprit tranquille. Castelnau-le-Lez poursuit son expansion à un rythme effréné, pour mieux accueillir les familles et jeunes couples, écrasés par les prix de l’immobilier à Montpellier. Marie, 38 ans, et sa famille sont de ceux-là. Avec un deuxième enfant en route, elle et son conjoint ont déserté les Beaux-Arts pour rejoindre Castelnau en 2013. D’abord locataires derrière l’avenue de l’Europe, ils sont désormais propriétaires dans le sud de la commune depuis un an. « La ville avait bonne réputation. Et puis elle est bien desservie pour nous qui travaillons à Montpellier. » La renommée de leur futur maire, elle, n’est pas encore acquise. « Avant que mon compagnon ne me parle de lui lorsque l’on cherchait une place en crèche, je ne le connaissais pas. Mais il a été très réactif. » Faute de place, Marie s’est rabattue sur l’option nounou. Ils y mettent le prix question impôts locaux. Le prix du confort ? « C’est le bémol », consent-elle. « Globalement, je ne le justifie pas nécessairement car beaucoup d’entreprises sont installées ici. » Comptant 1000 € de taxe d’habitation pour un 70 m2 en locatif, le cadre de vie se doit de suivre, malgré un visage de « ville dortoir », où l’on distingue plus les grues et pelles mécaniques que les commerces de proximité du centre.

 

Objectif 2020

Plus que perpétuer l’attractivité d’une ville, il faudra au maire de substitution se forger une image d’édile, éligible d’ici trois ans. « En campagne, j’y suis depuis 2015! » Outre le suivi des dossiers et autres affaires courantes, il a passé la vitesse supérieure, déléguant une partie de ses activités à son associé du cabinet Finexcom, pour tisser sa toile : Delga, Nicollin, le DG d’Altrad et les chefs d’entreprises qui comptent…

Satisfait des capacités de mobilisation de son poulain, autant que de l’héritage qu’il lui lègue, Jean-Pierre Grand prédit pour 2020 qu’il « sera mieux élu » que lui. « Le dernier grand service que je peux rendre à la ville et à la population c’est de proposer un successeur. » Adoubé, soit, encore faut-il être à la hauteur. Interrogé à ce sujet par Le d’Oc, Jean-Marc Maillot, conseiller spécial de Jean-Pierre Grand y va avec des pincettes pour évoquer cette passation de pouvoir. Louant l’expérience politique, « même supérieure à celle de Georges Frêche » du maire sortant, il n’oublie pas de flatter Frédéric Lafforgue, pour « sa connaissance des dossiers, son investissement… » Et d’admettre qu’il est forcément « très difficile de passer après Jean-Pierre Grand.  Tout le monde reconnaît que personne n’a son charisme. » En résumé, mobiliser des financements est une chose, jouir d’un charisme gaullien en est une autre. Prudent, l’avocat fait valoir la légitimité de l’ensemble du conseil municipal dans la course au trône, se défendant d’une quelconque ambition personnelle. « J’ai beaucoup de responsabilités en ce moment, et je n’ai pas son ancienneté », prenant soin de préciser que « les gens se révèlent quand ils arrivent aux fonctions. » Bon joueur mais pas dupe, Lafforgue n’a cure des commentaires : « Je suis confiant mais reste sur mes gardes. » D’ici 2020, il se sait attendu au tournant. « La politique c’est comme le vélo, il ne faut pas s’arrêter sinon on se casse la gueule. » Le prochain maire a donc bien fait de s’être mis au sport sur le tard.

Philippe Douteau

Photo de une : Xavier Malafosse

* Notables, trublions et filous, par Jacques Molénat, les éditions Chabot du Lez, 2015.

 

Contournement et connexion

Si Jean-Pierre Grand est réputé soucieux de faire travailler les promoteurs à Castelnau-le-Lez, en sera-t-il de même pour son dauphin ? Evaluant l’ensemble des projets d’aménagements urbains engagés à près d’un milliard d’euros, « tout confondu », Frédéric Lafforgue devra aussi composer avec la Métropole. Pas toujours tendre avec la collectivité et son président Philippe Saurel, il a déjà rué dans les brancards, au sujet de la déviation Est de Montpellier. « L’autoroute va être inaugurée et rien n’a été fait », grogne-t-il au printemps dernier. « J’ai dit à Saurel qu’on passait pour des pitres ! » Heureusement que la DUP (déclaration d’utilité publique) avait été signée sous l’ère De Villepin, proche de Grand. Ça a du bon d’avoir le bras long.

 

Vers des tensions avec Philippe Saurel…

Frédéric Lafforgue ne siègera pas à la métropole comme depuis le début du mandat municipal. En 2014, l’élu ne figurait pas sur la liste des personnes éligibles dans cette assemblée. Le futur édile de Castelnau assistera néanmoins à la conférence des maires du lundi. « Je pourrai m’exprimer librement et même pointer les choses qui ne vont pas », explique-t-il à son entourage. Avec le président Saurel, la relation pourrait bien se révéler complexe. En effet, selon nos informations, le maire de Montpellier aurait plus de sensibilité pour un autre Castelnauvien : l’avocat Jean-Marc Maillot, co-dirigeant du Cercle Mozart. De plus, dans les arcanes du pouvoir héraultais, il se dit régulièrement que Frédéric Lafforgue doit à Philippe Saurel sa défaite aux départementales de 2015 contre Renaud Calvat, le maire PS de Jacou. Mais c’est surtout l’éviction de Catherine Dardé, 1re adjointe à Castelnau, à la première vice-présidence de Montpellier3M qui a mis le feu. Désormais entre Jean-Pierre Grand et Philippe Saurel, rien ne va plus… Et cela ne devrait pas s’améliorer avec l’avènement de Frédéric Lafforgue.

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