Yves Desmazes : sous le képi, la plume

James Ellroy ne l’aurait jamais choisi comme héros, et pour cause. Après avoir pourchassé bandits, dealers et autres canailles pendant 35 ans, Yves Desmazes, ancien commandant de la SRPJ de Montpellier, est devenu écrivain. Désormais, ses enquêtes s’intéressent au Clapas et à son histoire avec un grand H. L’auteur ne compte pas moins de neuf polars à son actif, avec un dixième en cours d’écriture. Son rayon ? Des romans noirs dont le héros Kevin Normand, flic et diacre, essaie de résoudre des énigmes sur fond de complots historiques locaux. Et la recette semble fonctionner : en mai dernier, lors de la Comédie du Livre, l’ancien flic s’est hissé en tête des ventes du salon pour le stand Sauramps, avec 243 livres écoulés en trois jours. Entretien avec une personnalité dont la reconversion reste très… singulière.

 

 

 

A quel moment, vous ancien policier, avez-vous voulu devenir écrivain ?

J’ai toujours été un grand lecteur. Depuis mes 10 ans, l’univers littéraire détient une grande place dans ma vie. Tout jeune déjà, je lisais des livres comme Le club des 5, puis, sont venus les romans. Mais attention ! Mes lectures ne se limitent pas qu’aux polars : j’apprécie également les romans historiques, comme ceux de Frédéric Lenormand, et les romans de politique-fiction. Mes lectures s’étendent aussi à des thèmes spécifiques de certaines périodes, comme le type d’aliments et de plats que l’on mangeait à l’époque médiévale.

Après mes études de droit, j’ai décidé d’intégrer l’école de police de Nîmes. A cette période de ma vie, mes livres de chevet étaient essentiellement les romans noirs de Marie Higgings Clark. Seulement voilà, le déroulé des enquêtes me chagrinait car la justice demeurait inexistante. Vous savez, lorsque l’on mène une enquête presque tout est régi par le juge : les analyses ADN, les écoutes téléphoniques etc. Le rôle fondamental de la justice est trop rarement mis en avant. C’est donc pour pallier à ces manquements, et par passion littéraire, que je me suis mis à écrire des policiers. Tout ceci m’a d’ailleurs demandé beaucoup d’énergie : à l’époque, je travaillais la journée en tant que policier-commandant et la nuit j’écrivais mes livres. Aujourd’hui, cela fait huit ans que je ne suis plus flic, je peux donc me consacrer entièrement à l’écriture.

 

Vos polars ont la particularité de mêler l’Histoire locale à des enquêtes policières imaginaires. Comment arrivez-vous à lier les deux ?

L’Histoire comme toile de fond dans l’histoire de mon premier roman n’était pas une évidence. Avec le temps, j’ai tissé des liens entre les faits historiques médiévaux et l’époque actuelle. Ce nouveau travail m’a révélé une véritable passion pour l’Histoire. D’ailleurs, en ce moment, je travaille sur Casanova. Avec ma femme, nous revenons d’un séjour vénitien où j’ai consulté des archives sur ce séducteur légendaire. Pour moi, ce travail de recherches historiques doit être fait en amont car il est très important pour le bon déroulé de chacun de mes livres. Si vous voulez, on peut dire que je pars de l’histoire médiévale avec un élément fort qui va guider la partie contemporaine. Pour ce faire, j’ai des aides précieuses comme celle de l’historien et professeur d’Histoire médiévale, Daniel Le Blevec.

 

Peut-on aussi considérer vos romans comme des guides culturels de la région ?

Une chose qui me semble importante est de toujours prendre un fait historique en lien avec la région de Montpellier. Par exemple, je peux évoquer l’abbaye de Saint-Guilhem le Désert dans Le Pont du Diable, la cathédrale de Villeneuve-lès-Maguelone dans La Malédiction de Maguelone, ou encore Jacques Cœur dont est issu mon roman Les Lettres de Sang. Concernant mon dernier opus, Bacchus Requiem, dont la trame se déroule en 1348, l’idée d’écrire sur Saint-Christol m’est venue, il y a deux ans, alors que j’étais dans une librairie à Lunel. Une conversation m’a mené à m’intéresser aux Hospitaliers du village héraultais (un ordre religieux à vocation humanitaire). Un sujet de fait intéressant. Saint-Christol, c’est aussi le pôle oenotouristique Viavino. C’est ainsi que j’ai intégré le vin utilisé comme une vertu pour soigner différents maux. Notre région devenant de plus en plus célèbre pour ses vins, il me semblait essentiel d’en parler. Mes recherches portant sur l’Histoire du village et ses Hospitaliers m’ont d’ailleurs amené à prendre contact avec l’Ordre de Malte. Petit à petit, j’ai construit le livre.

 

Vos lecteurs jouent-ils un rôle dans l’écriture de vos romans ?

Si vous saviez ! Certains de mes livres ont comme point de départ une conversation avec mes lecteurs. Par exemple, Au messager de Montpellier  m’est venu d’une lectrice qui m’a parlé de Jean Fargeon, montpelliérain et parfumeur de la reine Marie-Antoinette. L’écriture de cet ouvrage m’a fait consulter les archives de la parfumerie de Grasse afin que mon récit colle avec la réalité des parfumeurs de l’époque.

Pour le prochain roman sur Casanova, c’est une lectrice qui m’a dit qu’il était venu à Montpellier. Vérification faite, elle ne s’était pas trompée. Le fil de l’Histoire pour construire mon récit était planté.

Mais les lecteurs ont aussi une influence dans l’évolution du héros principal, Kévin Normand. Certaines lectrices trouvaient dommage qu’il n’ait pas de copine. Du coup, j’ai décidé de lui en attribuer une. Il s’agit de Charlotte, une journaliste. Vous devez faire évoluer le personnage sinon les lecteurs se lassent.

 

Dans vos polars, les avancées scientifiques visant à résoudre des enquêtes criminelles ont une place importante. Pourquoi vouloir autant les valoriser ?

En effet. Il me semble très important de se tenir au courant des nouvelles avancées scientifiques en matière d’enquêtes criminelles lorsqu’on écrit des polars. J’ai le souci de crédibilité et de véracité. Par exemple, dans Bacchus Requiem, j’évoque la biométrie prédictive. Cette technique consiste à analyser l’ADN d’une personne et peut être à même de dire si celle-ci est de couleur blanche ou noire, avec les yeux bleus ou bruns, voire même si elle a des tâches de rousseurs. Poussée plus loin, cette technique pourrait évaluer le QI d’une personne et connaître ses diverses pathologies. Je vous avoue que jusqu’à présent, la justice interdisait ce genre de pratiques dans le cadre d’une enquête criminelle. Mais depuis trois ans, la jurisprudence l’autorise dans certains cas à la demande expresse d’un juge d’instruction ou du procureur de la République.

Je fais aussi écho à d’autres moyens, comme la géolocalisation des téléphones portables ou encore le tracking de voitures. Grâce à ces éléments, j’essaie de retranscrire la réalité du milieu judiciaire.

 

Comment vous est venue la création du personnage Kévin Normand, récurrent dans presque tous vos romans ?

Kevin Normand est un policier clean. Ses parents vivent à Baillargues. Il est assez grand avec une taille d’environ 1m80, ses cheveux sont châtains et il est toujours bien rasé et bien habillé. Le port d’une veste, d’une chemise et d’une cravate est presque une religion pour lui car il veut contrebalancer avec ses collègues trop souvent en jeans et T-shirt… Je dois bien reconnaître qu’il y a un peu de moi là-dedans…

 

… et concernant ses engagements religieux … ?

Ah vous voulez parler du fait qu’il soit à la fois policier et diacre ? Quand je me suis décidé à écrire, je voulais singulariser mon personnage. Du temps où je travaillais encore à Paris, un collègue m’avait fait remarquer qu’un gardien de la paix était à la fois flic et diacre. Ce parallèle m’avait fait sourire car je l’imaginais avec un pistolet ou une matraque dans une main et un goupillon dans l’autre.

Pour réussir à comprendre au mieux cet engagement, j’ai reçu le diacre de l’évêché montpelliérain et je me suis même abonné à sa revue, ce qui a commencé à inquiéter ma femme !

 

Dans votre carrière, quelle est l’affaire qui vous  a le plus marqué ?

Celle de l’enlèvement du Baron Empain. Le malheureux s’était fait kidnapper. Les ravisseurs lui avaient coupé un doigt pour l’envoyer à la police. C’était à la fin des années 70, à l’époque de Mesrine. Je faisais partie de ceux qui devaient planquer devant toutes les cabines téléphoniques de Paris car on recevait des coups de fil anonymes. Finalement, on a retrouvé le Baron et les ravisseurs.

 

En tant qu’ancien flic mais aussi citoyen, quel est votre rapport avec Montpellier ?

Je me promène très souvent dans Montpellier et dans l’Ecusson. J’ai même appartenu au club d’astronomie de la Babote. Il faut le dire : la ville est belle. Les maires successifs ont essayé de la grandir et de la rendre attractive. Son potentiel culturel est également énorme. Et pour moi, forcément, ça compte !

 

Propos recueillis par Yoanna Sallese


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