Street-art : Montpellier, un potentiel gâché ?

« Montpellier, capitale du Street-art »… Le slogan étonne les amateurs : la ville n’a pas l’aura de Berlin, Londres ou même Sète ! Surtout, beaucoup déplorent l’« immobilisme » et « une absence de soutien institutionnel ». Il serait même perçu comme « sous-art » par les officiels, à en croire la rumeur. Ce serait ignorer son potentiel économique et touristique, et la réputation des talents locaux. Mais les lignes bougent, sous l’impulsion de mécènes et d’associations. Le Street-art montpelliérain peut-il conquérir ses rues ?

« La Ville ne vous répondra pas sur ce sujet. » La sentence est tombée, après de nombreuses relances. Le d’Oc voulait juste évoquer la dynamique Street-art, connaître les ambitions de la municipalité montpelliéraine… Alors cette porte close nous a interpellés : y’aurait-il trompe-l’œil en la matière ? Car à force de creuser, les langues se sont déliées : le lapin posé par la mairie n’étonne pas grand monde ! « Ça nous arrive tout le temps quand on les sollicite, glisse un associatif, désabusé. Avec les projets Street-art, c’est une fin de non-recevoir ! »

Pourquoi le sujet dérange-t-il ? Peut-être parce que sous les couches de peinture, la réalité est moins belle… BMX, l’homme aux vélos suspendus, confirme : « On a  l’impression que la Ville n’a pas besoin de cela. » Noon, l’une des (trop) rares filles à égayer les murs, complète : « cela n’a rien à voir avec d’autres villes ! Ici, on ne compte plus les projets refusés ! » De  quoi  interroger.  AL  (qui  a  abandonné  son  suffixe « sticking ») se demande « si la ville est prête à accepter les arts urbains… » Car dans les discours des élus, Street-art flirte  souvent  avec  l’idée  de « vandalisme  ». La  preuve   :  ici  plus   qu’ailleurs,   l’espérance   de  vie  des oeuvres est très courte. Sur le Corum, un vélo de BMX avait ainsi été décroché en moins d’une heure, et mis à la poubelle ! Pour l’association Line Up, qui réunit une quinzaine d’artistes, l’équation est simple : « Plus rien n’est fait par la ville depuis Georges Frêche. Lui y aurait vu l’intérêt  touristique »

 

 

Montpellier a tout d'une grande

 Pourtant, Montpellier aurait tous les atouts pour être capitale  :  des  artistes  (historiques  et  nouveaux   talents), un public, une forte réputation… « Depuis les pionniers   du   graff   dans   les   années   90,   Montpellier est  une  place  forte,  précise  Noon.  L’exemple,  ce  sont les quais  du  Verdanson,  ancrés  dans  la  ville  et  identifiés  par  le  public.  C’est  devenu  un  lieu  symbolique.  » Le symbole d’une histoire ancienne, mêlant le magasin ComaSound Kartel, le collectif C4, le fanzine At Down, l’association Attitude… Mais aussi les Space Invaders et  les Smileys en plâtre  peuplant  les  façades  de  l’Ecusson dans les années 90. Même les Zat, ces fêtes artistiques éphémères, ont joué la « carte Street » du temps de Pascal Lebrun-Cordier. « Il a fait un travail exceptionnel, salue AL. À l’époque, les Zat proposaient des projets colossaux. On a senti une vraie volonté culturelle, un fil conducteur. Cela faisait rêver les gens. » Faire rêver les gens, c’était aussi l’ambition de Coralie, passionnée et mécène, en lançant, il y a quatre ans, Montpellier Loves Street-art (MLSA). Très active sur les réseaux sociaux, cette association organise régulièrement des événements au succès fou : Home Street Home (rue de Centrayrargues), Garden Party (Château de la Mogère), ou plus récemment Quality Street (quartier Méditerranée). Dès qu’il s’agit de Street- art, les chiffres s’affolent. En 2015, JonOne a rassemblé  119 000 personnes au carré Sainte-Anne, et reçu la médaille de la Ville des mains de Philippe Saurel. « Ce fut la 3e affluence pour une exposition à Montpellier, après le Courbet », s’enthousiasme Numa Hambursin.

 

Collage Noon

Ce succès fait écho à la fabuleuse expo Parcours, en 2012 aux Arceaux. En 45 jours, 15 000 personnes avaient visité   cet   ancien   squat,   racontant   une   vie   d’artiste. « Pourtant, on a préparé cela avec les moyens du bord »,  en sourit encore AL. « 15 000 entrées pour un tel lieu,  c’est énorme », glisse Numa Hambursin. «  Énorme  »,  c’est aussi la réaction des étrangers, quand ils découvrent qu’à Montpellier, il existe six galeries spécialisées  et  quatre graffiti shops.  «  Même  des  capitales  n’en  ont  pas autant », assure-t-on chez Line Up. Et la plus  récente galerie, Artcan, ouverte en septembre, n’est pas la moins prestigieuse : c’est une émanation de la maison d’enchères FauveParis, qui bouscule le marché de l’art !

« On a longtemps étudié les différentes villes du Sud pour s’installer, explique Diego Escobar, son cofondateur. Montpellier nous  paraissait  avoir  le  meilleur  terreau. » À force, même l’Office de Tourisme s’y est mis, proposant depuis 2015 une visite thématique « Street-art ». Malgré  le refus de la Ville, Le d’Oc s’est incrusté lors de la balade du 6 avril. Résultat : un parcours apprécié par un public nombreux et enthousiaste, de tous les âges, issu de la région et de toute l’Europe. Car Montpellier jouit encore - mais pour combien de temps ? - de l’image de ville Street- art. Invité lors de Quality Street, le parisien Matthieu, connu pour ses dessins à la craie, confirme : « Dans mon esprit, Montpellier était la ville du sud avec Marseille où  il y avait le plus d’énergie. »

 

Sous les façades, le vide ?

Avec tous ces atouts, difficile de comprendre pourquoi Montpellier n’est pas cette fameuse « capitale ». Mais dès le préambule de la visite guidée, le public est prévenu : « Montpellier n’est pas le cœur européen du Street-art. On trouve des choses beaucoup plus impressionnantes à Barcelone, Paris, Londres, et Berlin, la référence. » Une analyse partagée par Karine Pinel, spécialiste de l’art in situ à Paul-Valéry : « Même Grenoble et Toulouse sont plus ac- tives, et proposent des événements de portée nationale ! Certaines villes sont en train de donner au Street-art une nouvelle légitimité. Ce n’est pas le cas de Montpellier. »

Coralie (MLSA) assure même que… Sète rayonne plus que Montpellier ! « Avec leur K-Live festival, il s’est institué quelque chose de bien plus fort qu’ici. » Pour le collectif Line Up, « la ville de Sète a tout compris. Leur approche culturelle n’a rien à voir ! » Notre ville a-t-elle perdu son élan ? Chez Line Up, on regrette l’époque où « l’associa- tion Attitude faisait venir, il y a 20 ans, de très grands artistes américains. Maintenant, on ne fait plus venir grand monde. » Beaucoup de ceux qui ont habillé nos murs depuis une décennie ne sont presque plus visibles. Pourquoi ?

 

Dans le quartier Méditerranée...

 

« Lassitude, manque de moyens », expliquent certains. « La réalité, c’est que des artistes talentueux se barrent, tranche Coralie. La qualité des propositions a tendance à baisser. De plus en plus d’œuvres se ressemblent. On a l’impression que les murs deviennent une vitrine publicitaire, un deuxième mur Facebook. » On s’affiche, plus qu’on affiche. « Or, la rue, ce n’est pas que pour exister. Il y a logiquement une dé- marche artistique derrière. » Mais évitons le piège du procès aux artistes : ils sont les premières victimes de ce manque de visibilité ! Et pour cause : la ville ne traîne pas pour nettoyer ses murs. En mars, Matthieu a trouvé Montpellier « hyper propre ! Les pièces sont récentes, ne semblent pas pouvoir vieillir. Elles disparaissent avant même de pouvoir être découvertes par le public. » Même les impressionnants portraits de Ose, à l’esthétique soignée, sont arrachés en moins de deux jours ! Et que dire de l’expérience d’AL ?  En 2013, après son « Bisou entre enfants », qui a égayé Saint-Roch de nombreux mois, son « baiser entre deux femmes » a disparu en quatre jours ! « C’est la Maison de la Démocratie qui l’a fait retirer, suite à des plaintes », promet l’artiste.  Paradoxal  :  «  après  le  premier  mariage  gay, la mairie a repris ces mêmes codes pour communiquer… »

 

Une réalisation de l'artiste BMX

 

Depuis quelques années, les services municipaux semblent opérer un tri « arbitraire » entre les œuvres. « Il y a l’art plus ou moins acceptable », suggère-t-on dans le milieu. « Parfois, un collage est laissé, et les graffitis tout autour sont recouverts », s’étonne le collectif Line-Up. Qui sait si, sous des couches d’enduit, se cache peut-être le nouveau Banksy… Pour le galeriste Diego Escobar, cela pose un problème de fond : « Les œuvres anciennes, historiques, sont nécessaires pour qu’une ville puisse se revendiquer comme une place forte. Il manque définitivement une fresque, un mur avec des grands noms. » À l’image du 13e arrondissement de Paris et ses 29 fresques reconnues dans le monde entier. Mais avant même les fresques, « le B-A BA, ce  serait de créer un mur d’expression libre, pour s’entraîner, fédérer, inviter... Toutes les grandes villes en ont. Dans  la métropole, même Pérols en a un », s’étonne Coralie de MLSA. « Il manque aussi un lieu fédérateur », analyse la chercheuse Karine Pinel. Comme « le 55 », à Toulouse. Créé grâce à un mécène, il permet à la communauté graff d’organiser chaque année le festival Mister Freeze, réunissant 15 000 personnes en deux semaines. « Le préfet et la mairie s’y déplacent » selon le Toulousain Mondé. Une autre ambiance…

 

Un grand gâchis ?

Conséquence : nos artistes vont chercher la reconnaissance ailleurs. Zest est demandé à l’étranger, et ses fresques font la fierté de plusieurs communes de France. BMX confirme être « sollicité par d’autres villes » pour installer ses vélos… Ici, la mairie se voit accusée de « double discours ». Malgré « l’absence de soutien », le milieu du Street s’étonne que « la Ville utilise nos œuvres comme outil de promotion touristique, sur ses plaquettes et lors de la visite guidée ». Une visite payante (10€), même si rien n’est reversé aux créatifs. « C’est paradoxal : il est interdit de graffer, de coller, mais ils monétisent nos œuvres », s’étonne Noon. BMX y voit « une forme d’hypocrisie. Car c’est un art qui a besoin de  la collectivité. Beaucoup d’artistes vivotent entre deux expos. Ils financent tout de leur poche : un graffiti au Verdanson, ça peut coûter 80 euros ! » Valentine, de Line Up, est encore plus directe : « On est les clochards de l’Art ! Il   y a un mépris des institutions en général. » Tous gardent en mémoire les événements avortés. Comme l’annulation l’an passé, au dernier moment, de « la plus grande fresque jamais réalisée à Montpellier », face au parking de la gare. Pourtant, l’idée était déjà financée par un crowdfunding,  et devait remplacer un trompe-l’œil largement défraîchi. Surtout, l’œuvre était portée par deux artistes reconnus : Smole, ancien du collectif emblématique C4, et Alëxone, local devenu star, travaillant même avec le Centre Pompidou de Metz. « Alëxone est invité partout, mais on ne lui fait pas confiance dans sa ville d’origine, déplore Valentine, de Line-Up. Pourtant, ils ne demandaient qu’un mur ! » Certains mentionnent également « un énorme concept clés en main, très pro », proposé récemment aux élus par de mystérieux « acteurs locaux et nationaux ». « Il aurait pu faire de Montpellier une vraie capitale européenne, croit savoir un collectionneur. Mais visiblement, la Ville n’a pas donné suite. » Pourtant, des murs, il y en a : Keini, directrice de Line Up, compte « au moins 58 façades » qui pourraient changer l’image de Montpellier. Diego Escobar (Art- can) s’étonne de la situation. « Quand on voit ces verrues architecturales des années 60 à 80 laissées à l'abandon, sortir de l’Écusson… Ne me dites pas que la population ne serait pas plus heureuse de voir ces espaces habillés par du Street-art. » Se pose alors la question des choix politiques. Graffeurs et Street-artistes évoquent un « Triangle d’or » Beaux-Arts/MoCo/Panacée dont ils seraient exclus. « Pour entrer dans le Musée Fabre, il faudra peut-être attendre qu’on soit mort », ironise un jeune talent. Pour Numa Hambursin, c’est peut-être déjà « trop tard. Dans 30 à 50 ans, si on ne fait pas entrer le Street-art dans les collections, les musées, on sera passé à côté d’un pan entier de notre culture. » À Toulouse, on sourit même de la situation : « Montpellier, vous avez les artistes, nous on a les projets » !

Mais la vague arrive

Malgré tout, on sent une énergie folle sur le point d’éclater. Pour la chercheuse Karine Pinel, c’est le sens de l’histoire. « Quelque chose se prépare, une dynamique importante, qui n’a pas encore de forme précise. La pratique est très forte, de plus en plus visible. Demain, on verra de grandes fresques partout. La vague ne fait que commencer ! » Diego Escobar estime que « la ville est prête à décoller. Un mouvement de fond est en train de naître. Les gens entrent dans les galeries, posent des questions, veulent rencontrer les artistes. » Montpellier, ville jeune, créative et étudiante, ne pourra fermer longtemps les yeux sur « l’art contemporain du XXIe siècle », prédit Valentine, de Line Up. Une idée partagée par AL : « Le Street-art pourrait être une passerelle qui amène les gens vers les Arts. Cela contribue à un élan de démocratisation. » Line Up contribue à cet élan. Créé fin 2016, le collectif déborde de sollicitations, et multiplie les actions : ateliers, visites…. Cet été, l’association va ainsi missionner six artistes pour habiller des wagons-logements utilisés par la SNCF pour ses cheminots en déplacement. « On a d’autres idées, mais c’est un secret », sourit Keini. Le projet SNCF aura lieu à Béziers. Quid de Montpellier ? « Franchement, on oublie… » C’est dommage : BMX assure que le public répondrait présent. « Si un soufflé est retombé, il est simplement politique. Sur les réseaux  sociaux,  on est suivi par des milliers de personnes. » Par chance, tous les politiques n’ont pas la même vision. À Lattes, la conseillère municipale Corinne Huetter mise à fond sur le Street-art. « Qu’on le veuille ou non, que ça plaise ou non, il suscite l’intérêt, la curiosité. » Elle vient de boucler un très gros projet, en lien avec Line Up et des artistes du Clapas : plus de 1000 m2 de fresques sur les 28 piliers de la nouvelle A9. Quatre piliers ont même été aménagés pour en faire « un graff park, détaille Keini. C’est le premier lieu officiel où l’on peut s’exprimer dans la métropole. Même au Verdanson, c’est juste toléré. » Un projet validé et financé « sans réserve » par Vinci. « Vinci a joué le jeu jusqu’au bout, assure Corinne Huetter. C’est définitivement une entreprise qui a tout compris à la dimension artistique, sociale et contemporaine du Street-art. Quand je vois les gamins qui viennent s’initier  au  graff,  et  le  nombre  d’échanges et discussions entre les gens que ce lieu suscite, je trouve ça émouvant.»

 

 

Pour  autant,  pactiser  avec  le  privé,  comme  ici  Vinci, pose question dans le milieu. La chercheuse Karine Pinel y voit une dualité gênante. « L’esprit du Street-art,  au départ, c’est quand même de détourner, critiquer la société mercantile… » AL plaide le pragmatisme. « Le soutien par les entreprises, ce n’est pas l’idéal, mais on n’a pas le choix. Aujourd’hui, si l’on veut créer, on doit se tourner vers les collectionneurs, le mécénat. » En attendant, Lattes continue son chemin. En mai, la commune a confié à six artistes le soin d’habiller le déversoir du Lez avec une grande fresque poétique. Montpellier compte-t-elle laisser sa voisine devenir capitale métropolitaine du Street-art ? Pas si sûr. Le d’Oc a finalement réussi à interroger Philippe Saurel, lors de la présentation du futur MoCo. « On va ouvrir des friches, des surfaces et des murs aveugles, annonce le maire. Un gros projet se prépare pour la fin de l’année. Et je rappelle que Montpellier est la seule ville qui a une élue aux cultures urbaines…» C’est faux : Sophia Belkacem dispose de la même délégation, à Toulouse. Et dans la ville rose, l’élue aux cultures urbaines soutient des fresques  géantes, annonce des murs d’expression libre, encourage artistes  et festivals… Tout ce qui manque à Montpellier ! Patricia Mirallès, désormais députée, devrait quitter sous peu sa délégation. Qui sait si ce changement d’élu de référence impulsera un nouvel élan ? C’est sans doute l’espoir de Katia Vidic. Respectée par Philippe Saurel, l’influente chef d’entreprise et présidente du Conseil de développement de la Métropole, est passionnée de Street-art ! En coulisses, elle pousserait « le maire à s’emparer vraiment du dossier ». En tout cas, la Lattoise Corinne Huetter promet qu’il a tout à y gagner. « Le public accueille avec bonheur ces initiatives artistiques. Cela crée du dialogue, de la couleur, du lien social. Le nier serait une erreur. Les hommes préhistoriques dessinaient déjà sur les murs non ? »

Stéphanie Augé et Gwenaël Cadoret

Photos : DR

 


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