Beausoleil : à la recherche des électeurs FN

C’est l’une des curiosités de la présidentielle. Quand Montpellier, terre de gauche, se range derrière Mélenchon, le bureau de vote 76 « Fréderic Bazille », lui, situé à l’Ouest de la ville, entre le Géant Celleneuve et le collège Fontcarrade, est le seul à avoir placé Marine Le Pen en tête au premier tour. Depuis quatre scrutins, ce bureau 76 plébiscite le Front national. Le d’Oc est donc parti à la rencontre de ces électeurs montpelliérains à contre-courant. Mais a bien eu du mal à les trouver !
 

 
 
Une petite tache sombre dans un océan rouge. Le 22 avril, alors que Montpellier votait massivement pour Jean-Luc Mélenchon, un seul secteur a offert ses voies à Marine Le Pen. Le bureau 76 de l’école Frédéric Bazille. Le second plus petit à Montpellier, avec à peine 529 inscrits. 31,23% des exprimés y ont placé Marine Le Pen devant Emmanuel Macron et François Fillon. Jean-Luc Mélenchon n’est que 4e, alors qu’il domine tous les bureaux limitrophes. Vous avez dit étrange ?
Le d’Oc est donc parti en balade entre les avenues de Lodève et de la Liberté. En descendant à l’arrêt de tramway Astruc (Ligne 3), tout débute par de belles maisons. De très belles maisons. Cachées par d’immenses clôtures, ces villas aux arbres centenaires symbolisent le XIXe siècle et sa bourgeoisie discrète. On a beau être en début de semaine, personne à l’horizon, hormis quelques voitures. On chemine donc jusqu’à la rue du Professeur Forgue, et son fameux panneau bleu et orange « Maison de retraite Les Violettes ». Toujours personne. Difficile de croire que l’on se trouve à 10 minutes des fourmillants quartiers Arceaux et Gambetta !
Rue Forgue, les volets se ferment à notre passage. Ambiance Far-West. À droite, la Maison de Retraite est solidement protégée. Instant « cynisme urbain » : à côté de l’EHPAD se trouve la Mutac, la mutuelle spécialisée dans les obsèques… Et toujours pas d’âme qui vive ! Juste avant l’Avenue de la Liberté, un petit chemin bucolique tend les bras. C’est l’impasse des Giroflées. Un enchaînement inattendu de petites maisons, dans un esprit très « village ». On est loin de l’image « Germinal » d’un quartier FN…
De retour avenue de Lodève, on croise – enfin – quelqu’un : un homme souriant, bermuda et T-shirt rayé, avec une poussette. Il vit de l’autre côté de la Voie Rapide, une zone « Mélenchoniste » à la présidentielle. Pour Mathieu, travailleur social, ce vote FN est « étonnant. Montpellier est une ville de gauche, plutôt socialiste. » Il a bien une idée : « L’ancienne Gendarmerie de l’avenue de Lodève a été utilisée comme CAO pour quelques migrants. Peut-être que cela a amené de l’animosité, un sentiment de rejet ? »
Devant lui, un couple de retraités promène un petit chien. « Ici, ça vote FN ? C’est pas nous », sourient Christian et Andrée. Eux aussi habitent « de l’autre côté », et sont en balade. « C’est très calme, assurent-ils. On ne croise pas grand monde. » L’hypothèse de Christian : les logements de gendarmes et militaires, vers le Géant Celleneuve. « Les gendarmes, ils votent FN, ça, c’est sûr. J’ai des amis policiers, c’est pareil. » Mais le résultat du quartier les gêne un peu. « Cela fait longtemps qu’on est ici. Il ne s’est jamais rien passé, pas de bagarre ou d’incivilités… »
Nous voilà face à l’autre trésor du secteur : l’impasse des Violettes, allée ombragée qui abrite maisons avec jardins (et parfois piscines) et petits lotissements sécurisés. La belle vie… On tente d’interpeler un homme dans son jardin : il s’éloigne, et rentre chez lui. Demi-tour. En sortant de l’impasse, un homme nous défigure. « Tête de con » ! Il doit probablement nous souhaiter la bienvenue… On ne le dérangera pas plus.
Une fois la clinique dépassée, on atterrit dans la résidence le Chambord, face au lycée Jules-Guesde. Elle est connue pour abriter Schöller, la mythique pâtisserie. Mais derrière ses sucreries démoniaques, la vendeuse botte en touche… Pas de souci, on se téléporte chez le voisin : l’agence Bourse de l’immobilier. Deux employés écarquillent les yeux. « Un quartier FN ? Alors ça. Difficile de l’expliquer… » Ils estiment même que le secteur, « plus accessible que les Beaux-Arts ou Port-Marianne », est assez demandé. « C’est un quartier tranquille et résidentiel. On a de très beaux biens, des maisons avec jardin. Un logement au bon prix, il part en moins d’un mois ! »
Juste à côté, un homme tapote sur un digicode : enfin un « riverain » ! Mais le sujet est sensible… « Je ne suis pas d’ici, je rends visite à une amie. Peut-être que c’est un quartier un peu maghrébin, je n’en sais rien… »
Heureusement, à la pharmacie, on est plus inspiré. « Ce vote, cela ne m’étonne pas tellement, explique une femme au regard doux, derrière le comptoir. On entend certains discours de personnes âgées… C’est un peu choquant, et c’est malvenu ici ! » Mais avec son collègue, ils l’assurent : le quartier ne souffre ni de délinquance, ni de pauvreté extrême.
Il faut continuer les recherches. Devant l’ancienne Gendarmerie, en passe d’être rasée, une dame âgée marche tranquillement. Mais dès qu’on l’aborde, elle bafouille : « désolée, je ne sais pas, je suis occupée, je suis pressée… » On arrive à ces fameux « logements des gendarmes » : la « résidence de Lattre ». Une collection de mini-immeubles rétro, accueillant toujours des militaires, mais aussi des privés désormais.
On s’aventure dans la résidence, imaginant se faire vite alpaguer. Personne à l’horizon… On tombe même sur un panneau : « terrain militaire, défense d’entrée ». Une dame passe par là : « oui, ici, c’est l’armée ! » On tente d’aller voir les associations d’anciens combattants. On sonne. « Il faut prendre rendez-vous, envoyez-nous un mail… » Pourquoi ? « C’est un terrain militaire, avec le plan Vigipirate on est contrôlé. » Nous n’en saurons pas davantage. La résidence reste à l’image de l’armée : une grande muette.
Le méconnu château de la piscine marque la frontière du bureau 76. Qu’à cela ne tienne, on va refaire le chemin inverse… de l’autre côté du trottoir de l’avenue de Lodève. En terre « rouge », on a forcément un avis sur « en face »…
Au Fournil, la vendeuse sourit quand on l’interroge. « Ici, ça va, à part les cambriolages. Des jeunes d’à peine douze ans tentent d’entrer dans les maisons. Et puis il y a les manifestations lycéennes… » Le vote FN ? Elle ne l’impute pas aux gendarmes. « Certains sont nos clients. Ils sont sympas. Par contre, dans le quartier, il y a des personnes âgées, seules… »
On a beau être sur le même boulevard, l’ambiance est toute autre. Patron de snack, Zack évoque ces anciens « qui ont du mal à voir arriver de nouveaux habitants, qui préfèrent rester entre eux. On ne peut pas discuter, ils ne veulent pas écouter. » Il raconte ces réunions de quartier « où tout le monde râle pour un rien, pour un panneau mal placé, un dos-d’âne »… Les migrants ? « Ils restaient tranquilles, en groupe. Parfois, ils nous demandaient à manger. Mais c’est tout. » Pour lui, « la proximité de quartiers populaires » peut influencer « des personnes qui restent cloitrées chez elles et vivent au travers de BFM » !
On passe le lycée Jules-Guesde. Au restaurant le Sens Six, clients et employés peinent à expliquer le bureau 76. Une serveuse décrit tout de même « des personnes âgées, qui restent chez elles, et n’ont pas envie d’être dérangées. » Et puis, il y a ces fameux militaires. « Il paraît qu’ils votent FN », glisse une cliente. Il paraît. Mais en ces temps où la parole se libère, on n’aura pas croisé un seul électeur frontiste dans un territoire acquis à Marine. Le bureau 76 reste donc un mystère.
Gwenaël Cadoret
 

 « C’est le bureau des gendarmes ! »

Michaël Delafosse, conseiller départemental PS et conseiller municipal d’opposition à la Ville de Montpellier

« Je connais bien ce secteur, car il est situé sur mon canton. En 2015, lors de l’élection départementale, la gauche y a fait un score dramatiquement bas. Et c’était avant les manifestations lycéennes ou l’arrivée temporaire des quelques migrants. Mon sentiment, c’est que ce n’est pas lié au quartier : de nombreux secteurs résidentiels ne votent pas du tout pareil. Je n’ai qu’une explication : c’est le bureau des gendarmes ! C’est un petit bureau, avec assez peu de votants. Il inclut notamment la résidence de Lattre, où vivent encore des militaires et leurs familles. Les résultats sont donc le reflet d’un corps de l’armée. Ici, la grande muette s’exprime à travers un vote. »

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